Les Anges de "KASTEL DU"

de Strawber NINAGHEN.

 

          Depuis des générations, les habitants de Peumerit tremblaient à la vue du château dont les tours surplombaient le petit village. Bien des rumeurs couraient à son propos, il était même appelé "le Kastel-du", ce qui signifie "le Château noir ".

          A cette époque, la tradition voulait que chaque jeune fille soit considérée comme femme et bonne à marier le jour de son vingtième anniversaire. 

          Or chaque année l’une d’entre elles disparaissait sans laisser de traces. 

          Certaines personnes croyaient qu’elle fuyait littéralement ce jour. Plus tard dans la nuit qui suivait la disparition, un long et douloureux cri de femme se faisait entendre du château. Au même moment le ciel s’obscurcissait, les branches des arbres se battaient, entraînées par le vent qui soufflait de plus en plus fort; les beaux toits de chaume se défaisaient; les portes des magnifiques petites demeures sortaient de leurs gonds et, par la seule force du vent, se brisaient. Alors un éclair suivi d’un grand coup de tonnerre illuminait et emplissait de terreur ce monde obscur que l’on appelle la nuit. Des gens mouraient de peur, d’autres, pris de panique, quittaient le village avec les futures femmes et certains, comme moi, restaient pour enfin élucider ce phénomène quelque peu surnaturel.

          Trois ans s’étaient écoulés sans disparition; nous avions enfin pu reconstruire nos maisons et planter de nouvelles récoltes, et donner vie à de nouveaux enfants. A part quelques orphelines qui avaient perdu leurs parents lors d’un de ces drames, il ne restait aucune jeune fille dans notre petit village. Elles étaient parties au loin, dans l’autre monde-sans-crainte, pour oublier la peur qu’elles avaient vécue et devenir des femmes en toute sécurité. Seulement, parmi les jeunes filles abandonnées, certaines atteignaient l’âge dit "fatal ".

          Lors d’une fraîche matinée d’hiver, tous les villageois étaient rassemblés sur la "place Brow " pour écouter le garde-champêtre. 

          A l’effroi de tous, il nous annonça une nouvelle disparition. Oh ! Non ce n’était pas vraiment une coïncidence car Tinaïg venait d’avoir vingt ans et devait se marier ce jour-là; de plus, c’était la plus belle femme du village.

          Je partis à sa recherche, là où personne n’aurait osé aller, c’est-à-dire au "Kastel-du" !

          La légende disait que quiconque y pénétrait était pris pour un fou à sa sortie. Je savais qu’à mon arrivée là-bas la nuit serait tombée et qu’il aurait fait très froid, c’est pour cela que j’avais prévu des allumettes et une couverture pour me tenir chaud. 

          Je n’en vis pas l’utilité, car après avoir poussé la lourde porte du manoir, je sentis la douce chaleur d’un feu de bois et une lumière apaisante dégagée par des chandeliers et de beaux lustres en cristal qui se balançaient au rythme du vent. Mon regard fut attiré par la lumière paradoxale des fenêtres. Dehors, c’était la nuit, et pourtant une étrange clarté parcourait les vitraux qui représentaient des scènes d’amour et paraissaient leur donner vie. De magnifiques tableaux érotiques ornaient les murs ainsi que de fines tapisseries et de somptueux meubles en bois, finement travaillés, qui donnaient forme à des corps de femmes.

          Tout à coup un long cri strident me fit sursauter, je me précipitai à travers le château espérant enfin trouver la réponse à mes questions. 

          C’est alors que je vis Tinaïg, étendue sur le sol glacial, à demi dévêtue. La teinte de sa peau virait petit à petit vers le violet. Je me penchai pour la regarder : aucune trace de coup ni de blessure, ni la moindre goutte de sang. Elle semblait morte d’effroi. 

          Au milieu de ses traits tendus, ses yeux bleus étaient écarquillés comme à la vision d’une chose irréelle, terrifiante, impossible. Elle était maquillée sur des tons si délicats, si frais, si légers qu’elle paraissait plus pure que du cristal. Peut-être aurais-je pu voir à travers eux son âme ? Sa bouche, elle, reflétait l’amour, je contemplais un corps d’une beauté incomparable. Sa poitrine bien fournie, portée haut sur son buste ainsi que ses jambes fines et fuselées apparaissaient à travers sa robe pareille à du voile. Son corps était courbé de la façon la plus pure et simple sur le sol où elle reposait. Une chaussure de vair était à terre à quelques mètres d’elle; l’autre à son pied, le haut talon légèrement abîmé effleurant sa cheville. Je lui fermai les yeux.

          Elle était tellement belle ainsi qu’on aurait pu la prendre pour un ange endormi au cœur du "Château noir ".

          Un léger frisson me parcourut, pas le frémissement de la peur, oh ! non, mais celui de l’amour que l’on sent naître à l’intérieur de soi. A part l’air glacial, tout ce qui n'était pas elle me paraissait superficiel.

           Le bruit du vitrail qui se brisa sous la pression du vent en furie me fit sursauter, je remarquai alors que les chandeliers s’éteignaient les uns à la suite des autres, puis un des beaux lustres tomba à terre : la tempête annuelle se préparait. Il fallait absolument que je sorte au plus vite du château, je décidai donc de laisser Tinaïg et de revenir la chercher au lever du jour.

           Au moment où je m’éclipsai, j’aperçus une ombre fantomatique qui paraissait flotter dans l’air, peut-être était-ce le fruit de mon imagination ? …

           Je jetai un dernier regard sur Tinaïg et je refermai la porte.

           A mon retour je racontai ce que j’avais pu voir, ils me crurent tous  au village et furent persuadés que quelqu’un, quelqu'un de réel, habitait le château.

           Le lendemain, il ne restait aucune récolte, les gens étaient apeurés et le village sans dessus dessous : je n’avais pas pu éviter le drame.

          Tous les villageois m’accompagnèrent jusqu’au château, décidés, tout comme moi à ramener Tinaïg pour lui offrir une sépulture et à démasquer le monstre responsable de ces disparitions. 

          Mais à ma grande surprise, rien n’était comme je l’avais décrit, comme si, en une nuit, et d’un coup de baguette magique, la magnifique demeure s’était métamorphosée en galetas. Des araignées qui paraissaient avoir tissé leurs toiles depuis bien des années avaient pris la place des tableaux et des tapisseries sur les vieux murs lézardés. Le pire pour moi était encore à venir car, même après avoir fouillé toute la demeure, nous ne parvînmes pas à trouver Tinaïg.

          Les villageois quittaient les lieux un à un en me disant que j’avais perdu la tête, et que les tempêtes, comme les disparitions, n’étaient dues, finalement, qu’à une malédiction à laquelle ils s'étaient refusé de croire. 

         Et moi, je leur répétais en vain qu’elle était étendue là, - " là, au cœur du château noir"

         Mais, rien n’y fit : personne ne me crut. Pas même ma propre mère ! Avant de s’en aller à son tour, d’une voix douce et un peu triste, elle me dit :

          - Mon pauvre fils, il te faudra faire face à la réalité. 

          Puis elle ajouta en secouant la tête avant de disparaître et de me laisser seule :

          - Ton imagination te joue des tours...