L'assassin de mon voisin

d'Alexis LHORT.

 

          Sébastien, notre voisin et ami, était un ancien cultivateur. Il avait perdu sa femme depuis des années, et avait un fils unique, premier-maître dans la marine, qui naviguait à l’époque au large du Sénégal sur un bateau magnifique. Une haie de résineux clairsemés séparait sa ferme de notre pelouse verdoyante, et je voyais souvent ce vieil homme solide, à peine voûté, trapu, le visage ridé, cuit et recuit par le vent et le soleil chaud de l'été. Il était de nature calme et gentil mais, quelquefois, assez grognon. Chaussé de ses éternels sabots de bois, il faisait pousser dans son grand jardin, derrière la ferme, pour occuper sa retraite, tous les légumes dont il avait besoin, et même un peu plus, qu’il vendait aux amateurs séduits par la qualité de sa production, et dont nous étions.

          Presque tous les jours, nous avions l’occasion d’échanger un salut amical, et j’aurai encore longtemps dans l’oreille son " Bonjour, ma petite Sandra ", plein de gentillesse.

          Quelquefois, une conversation s’engageait de part et d’autre de la haie. La plupart du temps, il y était question d’une augmentation inquiétante des vols dans la région. En effet, le journal local relatait de plus en plus fréquemment la disparition d’un vélo, d’une moto, ou, plus gravement, le cambriolage d’une résidence secondaire dont les voisins trouvaient, au réveil, une porte ou une fenêtre ouverte et cassée. Les téléviseurs, magnétoscopes et autres appareils hi-fi, disparaissaient en même temps que les belles pendules et les bibelots de valeur. 

          Un autre sujet de discussion, qui revenait presque aussi souvent que le premier, concernait son vieil ennemi, Yves, et sa femme Rozenn. Ces derniers, à peu près du même âge que notre ami, habitaient l’autre ferme, qui bordait celle de Sébastien à l’ouest. 

         Yves et lui se ressemblaient étrangement : même stature, même visage buriné, marqué par le temps, même sabots, même mains larges, fortes et calleuses de paysans bigoudens.  Mais ils étaient de caractère très différents : Yves, en effet, était nerveux, toujours en train de ronchonner et sa femme était affolée à chaque fois que son mari ne rentrait pas le soir. 

          Les deux vieillards étaient faits pour s’entendre, aurait-on dit, alors qu’ils se détestaient ouvertement, depuis toujours, à cause d’un obscur droit de passage sur une parcelle de Sébastien, rigoureusement revendiqué par l’un, farouchement refusé par l’autre. De notoriété publique, cette pomme de discorde, qui durait depuis trois ou quatre générations, alimentait une querelle qui amusait tout le village. C’était une interminable chamaillerie où chacun rêvait de porter à l’autre la botte imparable, et qui se passait à coup de clôtures mises en place par l’un, abattues par l’autre, de chemins d’accès creusés par l’un, aussitôt remblayés par l’autre, de clous tordus semés par l’un, ramassés par l’autre, avec force jurons, menaces et malédictions. L’affaire n’étant cependant jamais allée jusqu’au tribunal, car les avocats coûtaient vraiment trop cher, surtout pour des gens peu fortunés et près de leurs sous..

          Au nord de sa ferme, Sébastien avait un autre voisin, Pierrick, marin pêcheur sur le " Goéland d’Armor ", un hauturier, que l’on voyait  rarement. Son épouse s’occupait de la maison et des deux enfants : un garçon, Alain, d’une dizaine d’années, et sa sœur de huit ans, Gwénaëlle. Ils avaient  des relations de bon voisinage avec leur entourage. Originaires tous deux du village, ils n’y comptaient que des amis. 

          Au sud, un chemin creux séparait les propriétés de tout ce petit monde d’un grand morceau de forêt qui nous empêchait de voir la mer, dont nous entendions le grondement incessant. On pouvait cependant respirer à pleins poumons les odeurs d’iode et de goémon quand un vent de suroît se mettait à souffler. Quelquefois, le dimanche, une haute coiffe blanche qui dépassait pardessus les broussailles, semblait marcher toute seule sur ce petit sentier encaissé entre deux talus pierreux et pleins de ronces.

          Sébastien recevait peu de visites. A part ses clients habituels, qui venaient lui acheter des légumes pendant la saison, et son neveu, Erwan, qui apparaissait deux ou trois fois par semaine, toujours en fin d’après-midi. Ce dernier garait sa voiture, une fourgonnette cabossée de couleur marron et rouge, à l’ombre de la grange : un bâtiment qui depuis longtemps se trouvait sans vie, et qui contenait encore quelques fagots, cinq ou six stères de bûches, un gros tas de paille et de vieux outils inutilisés qui rouillaient lentement dans leur coin.

          Erwan et sa femme habitaient la petite ville, à peine distante de cinq kilomètres de notre village. Le neveu, licencié depuis quelques mois par une grosse conserverie en faillite, était un grand garçon pale et mince, assez renfermé, âgé d’à peu près trente ans, et  avec son air perpétuellement chagrin et grognon, il ressemblait assez à son parrain. En outre, toujours vêtu d’un pantalon informe et d’un pull-over aussi taché que troué, il n’inspirait pas d’emblée la sympathie de son prochain. Il donnait à son oncle un vague coup de main au jardin, surtout à l’époque du ramassage des pommes de terre, et repartait souvent à la nuit tombée. Fort heureusement pour le ménage, sa femme avait conservé son emploi de caissière dans un supermarché.

          A cette époque toute récente, alors que je sortais un matin pour aller au collège, apercevant notre voisin entre deux aubépines, je lui lançai mon habituel " Bonjour, Monsieur Sébastien ". 

          A ma grande surprise, il ne me répondit pas et sembla même ne pas me voir. Intriguée par cette entorse à nos habitudes, je l’observai quelques secondes. Sébastien marchait la tête basse, l’air à la fois fort préoccupé et furieux, marmonnant entre ses dents des mots incompréhensibles, et menaçant du poing un ennemi invisible. 

          J’en déduisis qu’il y avait encore eu une dispute entre les deux rivaux de toujours, et prise par ma plus pressante préoccupation, à savoir ne pas rater mon car, j’oubliai aussitôt l’incident.

           Deux jours plus tard, à la même heure, c’est avec stupeur que je vis une demi-douzaine de véhicules autour de la grange, dont une ambulance et deux voitures de gendarmerie, gyrophares tournant et rampes luminaires allumées.

          Le jour même, tout le village apprit avec consternation qu’un client et vieux copain de Sébastien, qui venait acheter des poireaux, ayant frappé en vain à la porte de sa maison, l’avait trouvé mort, allongé dans la grange portant les mêmes vêtements que le jour d'avant, une fourche rouillée et ensanglantée, enfoncée profondément dans la poitrine.

          Les gendarmes commencèrent aussitôt leur enquête. Le docteur ayant situé la mort entre vingt-deux heures et minuit, la veille, il fallait savoir ce que chacun des suspects potentiels avait fait pendant cette période, en commençant par le plus proche entourage.

          Toute la famille fut interrogée. Puis les proches voisins.

          Nous ne pûmes, hélas, fournir aucun renseignement utile, étant tous à la maison, soit dormant, soit devant la télévision, et aucun bruit inhabituel n’était parvenu à nos oreilles. La seule précision "intéressante" que l'on fournit aux enquêteurs concernait l’air particulièrement préoccupé et furieux de la victime peu avant sa mort. Je relatai aux gendarmes, dans le détail, la conduite étrange de Sébastien, entrevu l’avant-veille.

          Pierrick était en mer, sa femme et ses jeunes enfants dormaient. Erwan, le seul parent proche, était chez lui, en compagnie de son épouse, qui confirma ses déclarations.

          Restaient Yves et Rozenn, dont l’animosité à l’égard de Sébastien était bien connue de tous, y compris de la gendarmerie. Eux aussi déclarèrent  qu’ils étaient chez eux, tous les deux, et qu’ils ne s’étaient pas quittés un seul instant de la soirée. Ils furent cependant emmenés à la gendarmerie, où ils subirent séparément un interrogatoire plus poussé. Mais ils ne varièrent pas dans leur déclaration, et faute de preuve, les gendarmes les laissèrent rentrer chez eux, après les quarante-huit heures de garde à vue prévues par la Loi. 

          A son retour, Yves, complètement enragé, hurlant et écumant, clamait que ce satané voisin, non content de l’avoir embêté toute sa vie, continuait après sa mort. Le tout en termes beaucoup moins choisis, et assez forts pour que le quartier, dans sa totalité, connût son point de vue.

          Les gendarmes élargirent alors le champ de leurs investigations, questionnant des voisins plus éloignés, tous les clients amateurs de bons légumes, un ou deux vagabonds qui traînaient dans les environs. Toujours sans résultats.

          Les langues allaient bon train, chacun ayant sa petite idée sur l’identité de l’assassin. De vieilles histoires, enterrées depuis des années, refaisaient surface, alimentant les suppositions et les ragots. Mais l’affaire n’avançait pas.

          Erwan revint régulièrement, en fin de journée, comme d’habitude. 

          Il ramassait petit à petit le reste des légumes du jardin qui continuaient de pousser et aérait la maison qu’il avait mise en vente dès la levée des scellés posés par la gendarmerie trois mois plus tôt. 

          Je l'ai revu il n'y a pas longtemps : il est toujours aussi pâle, aussi mal vêtu : d'une chemise verte trouée aux épaules et sur les manches et d'un vieux jean rapiécé aux genoux. Et  il est toujours de plus en plus maussade.

          Hier soir, le violent orage qui s’est abattu sur le village, a mis le feu à la vieille grange, que l’on n’appelait plus, depuis le meurtre, que "la grange du malheur"

          Un instant nous avons craint pour notre maison, mais la pluie battante et les pompiers sont venus rapidement à bout de l’incendie. 

          Dans les décombres, et sous la paille à demi brûlée, on a trouvé une partie du matériel qui avait été volé dans la région. Il restait une moto, trois téléviseurs, quatre postes de radio et une pendule.

          J’ai tout de suite compris l’origine de l’humeur sombre et massacrante du vieux Sébastien. Il avait découvert la chose, et savait que seul son neveu pouvait être le responsable des vols qu’il condamnait si violemment. J’imagine sans peine la nature de ses pensées : " Voilà donc pourquoi il gare toujours  sa voiture près de ma grange, pourquoi il part souvent à la nuit tombée, pourquoi il prétend m’aimer, ce voyou, ce moins que rien ! Quel déshonneur sur notre nom ! "

          Mais, malgré tout, un reste de sentiment familial avait dû le pousser à revoir Erwan, à l’entendre, à le sermonner. Funeste erreur ! Le vieux paysan bigouden, bourru peut-être, mais honnête homme, et fier de sa réputation, avait dû passer à son triste neveu un savon terrible avec promesse de l’emmener par la peau du cou tout droit au poste. Le petit voyou avait sans doute pris peur et, d’un terrible coup de fourche en pleine poitrine, avait mortellement mis fin à la conversation.

          Les gendarmes vont arriver à la même conclusion que moi, si ce n’est déjà fait. Ils en savent toujours beaucoup plus que ce qu’ils en disent, ceux-là.

          Sébastien est mort. C'est heureux : la honte qui rejaillira sur sa famille lui sera épargnée. Il peut dormir en paix.

          Mais pour Erwan et son épouse, c'est autre chose, la vie continue et les gros "ennuis" vont commencer. Il est heureux qu’ils n’aient pas eu d’enfants.