Complot du silence en bigoudénie

de Prophet MORPHEUS.

 

          Le 5 janvier 1994, une voiture de police s’arrêtait au 5, rue de Pont L’Abbé, à Plomeur.

          Deux hommes en descendirent.

          - Bonjour madame. Je suis l’inspecteur Duriou, et voici mon adjoint, David. Ca va aller ? Pouvez-vous nous montrer...(Il hésita un instant avant d'ajouter) … le corps ?

          - Oui, fit la vieille dame, suivez-moi, c’est en haut. Dans la chambre. C’était un brave garçon, il s’appelait Sylvain Gamont. Un solitaire, pas très bavard. Je lui louais l’étage. Oui, je suis propriétaire de cette grande maison, que je loue, et j'en suis aussi en quelque sorte la concierge. Je venais chercher mon loyer, et comme il ne répondait pas, je suis entrée. Alors, … je l’ai vu.

          Les policiers montèrent l'escalier, traversèrent le salon puis se dirigèrent vers la petite chambre. Elle très sommairement meublée : seulement un lit et un bureau où se trouvait un ordinateur.

         C'est là que Sylvain gisait, affalé sur le clavier. Il était petit,mince et mal rasé. Ses lunettes, brisées, étaient tombées par terre. Sur son front, on pouvait apercevoir une tache rouge et dans sa main droite, un pistolet. Un peu de sang avait giclé sur l'écran.

          Duriou posa sa main gauche sur le cou du jeune homme afin de prendre son pouls. Il blanchit en secouant la tête:

          - Il est mort, … et bien mort, dit-il faiblement. C’était la première fois qu’il voyait et touchait un cadavre.

          - C’est bizarre, remarqua son adjoint, on a l’impression qu’il s’est suicidé. Et pourtant…devant un ordinateur…Pourquoi devant son ordinateur?

- Justement, David, qu’y a-t-il à l’écran ?

          Celui-ci bougea la souris afin d’enlever l’écran de veille.

- C’est… C’est le site Internet de l’hôpital Laennec, à Quimper.

          Il parut étonné.

- J’ai l’impression que c’est son dossier médical. Curieux : je croyais que seul le personnel y avait accès !

Le jeune inspecteur fit défiler les informations surl’écran.

          - Ecoute ça : il a été abandonné à sa naissance, puis adopté par M. et Mme Gamont, de Fouesnant.

          - Excusez-moi, osa la concierge, tout en posant une main sur son ventre et en s’appuyant contre le mur, est-ce que je peux y aller ? Je ne me sens pas très bien …

          - Allez-y, c’est bon on s’occupe de tout., décréta l’inspecteur tandis qu’il achevait l’impression du dossier qu’avait consulté Sylvain, et dont il venait d’achever la lecture.

          Duriou sortit un portable de sa poche, et composa un numéro.

          Un quart d' heure plus tard, un informaticien arriva, qui pianota sur le clavier pendant un moment et leur annonça que Sylvain avait piraté le site internet de l'Hôpital. Il possédait un logiciel permettant de "cracker" les mots de passe les plus compliqués.

          Après un instant de réflexion, Duriou lui demanda s'il était possible de savoir ce qu'il avait consulté avant le site de l' hôpital. L'informaticien cliqua deux fois sur la souris, attendit un instant avant de déclarer :

          - Voyons … Avant de pirater l’hôpital, il a consulté le site de la mairie de Pont-L’Abbé.

          - De plus en plus étrange, dit Duriou en soupirant

          Dans la semaine qui suivit, les inspecteurs interrogèrent la concierge qui leur apprit qu’il lui avait semblé avoir entendu un homme monter les escaliers, en milieu de matinée, mais qu’elle ne pouvait rien dire au sujet du coup de feu, car elle s'était absentée pour aller chercher son pain .

         Les parents de la victime dirent que Sylvain était au courant de son adoption, que d’ailleurs ce n’était un secret pour personne dans la famille. D’après eux, il essayait de retrouver ses parents naturels. L’interrogatoire des quelques amis de Sylvain n’apporta rien d’intéressant, hormis le fait que Sylvain leur avait parlé ,une semaine avant sa mort, d’une découverte exceptionnelle, qui allait " faire tomber des têtes ", selon ses dires.

          Duriou et son adjoint ne découvrirent rien à propos de l’arme, dont la provenance demeura mystérieuse.

          L’enquête suivit son cours pendant encore deux mois, mais on ne découvrit aucun élément nouveaux.

          Trois mois plus tard, faute de preuves qui aurait pu étayer l’hypothèse d’un meurtre, l’enquête conclut au suicide et l’affaire fut classée définitivement le 10 juin.

          Le lendemain matin, dans un des bureaux de la mairie de Pont-L’Abbé, un homme, la cinquantaine élégante, assis dans son fauteuil repliait un journal, l’air satisfait, quand un individu coiffé d’un chapeau, un sourire cynique aux lèvres entra.

          - C’est bon, monsieur. La Justice a gobé le suicide et a classé l’affaire, déclara ce dernier. Vous ne serez plus embêté.

          - Je sais, je viens de le lire dans Le Télégramme. L’homme désigna un tas de documents sur son bureau et dit posément.

          - L’argent est dans l’enveloppe, … sous la chemise verte.

          L’homme au chapeau s’empara de l’enveloppe, regarda à l’intérieur et se mit à compter les liasses.

          - Le compte y est, dit-il.

          Puis il ajouta avant sortir du bureau :

          - Rappelez-vous : vous ne me connaissez pas, vous ne m’avez jamais vu ! Je n’existe pas ! Vous non plus !