La Crêpe d'Or

de Carlos MARUECOS.

 

          Bonjour les jeunes, je suis Germaine Ty-Breiz et je vais vous raconter mon histoire vieille ( j'ose à peine vous l'avouer ) de plus de trente ans !

          C’était le 14 juillet 19..., on avait organisé, dans notre vieille commune de Loctudy, un concours : celui de la meilleure crêpe ! Les concurrents venaient de partout : de Pont l’Abbé, de Lesconil, de Combrit, de Guilvinec, de Saint Guénolé. Les gens venaient vraiment de très loin ! Il y avait même un couple de Parisiens, c’est dire !

          Je ne faisais pas partie des concurrents cette année-là,  car, si j'avais participé, il n’y aurait pas eu de " challenge " : j’avais déjà remporté quatre années de suite la grande "Crêpe d'Or".

          Donc, je disais,  tout se déroulait pour le mieux,  mis à part quatre jeunes qui cherchaient à se rendre intéressants et qui jouaient bêtement à tirer dans une balle en criant : " Shoot, goal " et des "sottises" dans le genre. Heureusement, Bébert, notre brave garde-champêtre ( Bébert était le mari de la cousine de Ginette, la femme du frère par alliance de Paulette et son père avait la première petite ferme à la sortie de Loctudy) les remit dans le droit chemin en leur disant qu’ils feraient mieux de tenir leur langage et de jouer à la "galoche" car ça c’était un sport, un vrai, très "physique",  à ce qu’il prétendait,  et que les jeunes d’aujourd’hui ne pouvaient plus pratiquer, ramollis qu’ils étaient par la "télé". Et il leur expliqua les rudiments.

          Le Maire commença son bref discours, qui dura une heure. Il expliqua les règles, les étapes du concours. Il y avait quatre étapes : la première, la deuxième, la troisième et bien sûr, vous avez deviné,… la quatrième. Pour les deux premières, il fallait satisfaire le jury avec une "crêpe-chaude-froment" puis une "blé-noir". Pour les deux dernières, même système, mais, ce coup-là, avec les crêpes froides.

          Enfin le Maire fit les présentations des concurrentes présentés.

          - Mme Raphalen, de Loctudy, Mme Treouguy,... de Pont l’Abbé , Mme Le Pape, de Combrit, Mme Gloaguen, de Lesconil. Mme Guillou du Guilvinec et Mme Jaouen de Saint-Guénolé, elles,  n’étaient pas encore arrivées. Ah oui, j’oubliais, il y avait aussi le couple de Parisiens, avec un drôle de nom pas trop de par chez nous.

          Soudain un cri d’effroi retentit si fort que même Simone qui était sourde comme un pot de cidre aurait pu l’entendre. Toute la foule courut voir ce qu’il y avait. C’était Mme Guillou qui criait; Mme Jaouen, à ses côtés, semblait être paralysée par la peur, la bouche ouverte. Ce qu’elles voyaient était monstrueux : dans un des bacs à pâte à crêpes, deux petites jambes raides émergeaient.

          Bébert les prit courageusement par les mollets et on vit alors avec horreur que c’était un gosse. La moitié de son corps était enduite de pâte à crêpe, Bébert lui essuya le visage. C’était un des gosses qui s'exerçaient à la galoche. Qui avait pu faire cela ?

          Le concours continua quand même. Le Maire donna le départ en criant:

          - A vos biligs ! Prêts ? Partez !  

          Le jeu peu à peu reprit le dessus et certains avaient déjà oublié l’enfant mort.

          Le jury goûta les "réalisations" des différents concurrents et il décerna la récompense pour les meilleures crêpes-froment à Mme Raphalen. Je dois vous dire que le jury à cette époque était plus neutre et sérieux qu’aujourd’hui. Mais bref, ne nous laissons pas distraire.

          Arrivé à la troisième étape, il manquait trois concurrents.

          C’est alors qu’on vit arriver en pleurant Mme Durand. Elle disait que son mari avait été agressé par Mme Tréouguy. Je questionnai la pauvre femme pour savoir où ils étaient quand "la chose" s’était passé. Elle me répondit qu’elle et son mari étaient allés voir Mme Treouguy qui lavait son linge au lavoir et que Mme Tréouguy  avait demandé à Mme Durand de prendre le linge qui était dans l’eau. Et quand elle s’était assise M. Durand avait sûrement vu Mme Tréouguy sortir un couteau de son tablier, alors M. Durand avait sauté dans l’eau en lançant son canif sur la folle. Mais il avait raté sa cible et juste coupé la mèche de la vieille. Mme Tréouguy, alors, lui avait sauvagement sauté dessus et lui  avait planté son couteau dans le bras.

           Tout en allant vers le lavoir, je trouvai bizarre que M. Durand pût couper la mèche de Mme Tréouguy,  car comme toute vraie bigoudène qui se respecte, elle portait une coiffe et elle ne laissait pas le plus petit poil dépasser de celle-ci.

          Quand nous sommes arrivés au lavoir, il n’y avait plus personne. 

          Seulement l’eau encore rougeâtre du bassin, avec plein de cheveux qui flottaient de partout.

          Le concours devait quand même aller jusqu'à son terme car le Maire avait fait beaucoup de dépenses, il ne voulait pas l’arrêter.

          Je dévisageai les concurrents : Mme Raphalen était courte sur patte et assez ronde, elle avait un gros nez et des cheveux roux; Mme Le Pape quant  à elle était grande, mince avec un nez en trompette des yeux en amande et des cheveux bruns. Mme Gloaguen était plutôt petite et maigre, elle avait une sale tête et pour savoir qu’elle était la couleur de ses cheveux il suffisait de regarder  ... elle avait un début de calvitie.  Mme Gloaguen partit à la recherche de M. Durand et de Mme Tréougy sans oublier de prendre sa poêle fétiche de peur qu'on la lui vole. Elle tenait, disait-elle, cette poêle de sa grand-mère qui avait gagné un concours avec.

          Après une heure d’attente le Maire trouva qu’elles mettaient bien du temps à revenir. Alors tout le monde chercha partout en les appelant. On entendit du bruit vers le lavoir. A ce moment, je vis un affreux spectacle en y arrivant : les corps de M. Durand et de Mme Tréouguy flottaient dans l’eau, chacun d'eux un couteau dans la tête. Mme Jaouen et sa copine étaient allongées sur le sol avec une trace de coup à la tête chacune, elles saignaient drôlement. Derrière eux Mme Gloaguen qui semblait être la seule rescapée s’éleva en disant :

          - C’est Mme ... Tréou...guy, je l’ai vue puis ...rien compris.

          Mais moi, foi de Germaine, j’avais "vu" clair dans son jeu et je m’écriai :

          - Je sais qui est le meurtrier... ou plutôt " la" meurtrière !

          Alors j’attendis que tous les regards fussent braqués sur moi pour déclarer :

          - Effectivement, Mme Durand disait vrai à propos de son mari. Sauf que ce n’est pas Mme Tréouguy qui a agressé M. Durand, c'était impossible, puisqu' elle était morte, tuée par Mme Gloaguen,  qui s’est fait passer pour Mme Tréouguy. Le couple n’a pas pu voir la différence car il paraît que les Parisiens voient en noir et blanc. Puis, avant la reprise du concours, elle a donné rendez-vous aux deux copines au lavoir et elle les a tuées d’un coup de poêle, l'une, à la nuque et l'autre, à ce qui lui restait de tête !  Ensuite elle est allée chercher le corps des autres et  les a posés dans le lavoir pour écarter les soupçons.

          Bébert passa les menottes à Mme Gloaguen. Qui avoua qu’elle avait fait "ça" pour se venger de Mesdames Tréouguy, Jaouen, et Guillou qui ne l’avaient pas laissé entrer dans leur club de petits potins. Elle leur en avait voulu "à mort", si je puis dire, d'avoir fait courir le bruit qu'elle était un peu trop regardante de ses sous malgré la bonne retraite de son mari et qu'elle n’avait pas payé sa cotisation l’année précédente. Je suppose qu’elle avait tué Mr Durand pour faire diversion. Allez savoir avec les femmes !

          - Et pour Lucien ? s'écria le groupe de jeunes qui jouaient auparavant à la galoche .

          - Vous savez bien, les enfants, que votre ami Lucien était "nul" à la galoche. Je suppose donc qu'il  a lancé involontairement sa galoche dans un bac et qu'il s'est noyé tout simplement en cherchant à la récupérer. Décidément c'est une journée chargée.

          La fin du concours fut reporté au lendemain en espérant qu’il fît beau.

          Mais, le lendemain, il pleuvait !

          Et c'est sous un véritable déluge d'été que Mme Raphalen remporta " La Crêpe d’Or ", cette année-là.

         Mais, depuis cette histoire, les scientifiques ont eu la bonne idée d'inventer la machine à laver, mes petits gars, et plus personne ne va au lavoir!