Drôle de pêche

de Hamed RANOUD.

          Comme tous les dimanches matins, Bernard quitta le port de Lesconil pour pêcher en solitaire. C'était un gentil grand-père que tout le monde adorait, bien en chair malgré les régimes que sa femme lui faisait subir.

          Ce jour-là, comme c'était le jour du Seigneur, il s’habilla d’un pantalon bleu bien repassé, d'un joli pull jaune tout neuf et n'oublia pas son beau bonnet noir en laine, qu’il portait pour cacher son crâne chauve. Sa femme, Martine était toute petite, assez forte, elle portait des lunettes rondes qui agrandissaient ses petits yeux bleus. Martine avait un très bon caractère, elle était très généreuse.

          Bernard partit vers 9 heures. Avant il alla boire un coup avec ses copains au "Galion", un petit bar où ils se donnaient rendez-vous entre complices.  

         Soudain, il vit Robert, l’amant de sa femme. Il avait appris que sa femme le trompait lorsqu'une lettre de rendez-vous, destinée à Martine et signée "Robert", lui était tombée sous les yeux. Il n'avait pu avoir le moindre doute lorsqu'au dos de la lettre, il avait découvert une photo de celui-ci. 

         Bernard quitta d'un bond la table où il était installé avec ses amis, s'avança vers son rival et commença à l'injurier. Ce dernier, ne l'ayant jamais vu, demanda des explications à ses "énervements". Il comprit quand Bernard lui parla de Martine. Il était environ 10h, Bernard et Robert avaient déjà beaucoup discuté. Bernard, vexé d’être trompé, quitta Lesconil en colère.

         Le soir, Martine, s’inquiéta, il était déjà 20 heures et son époux ne rentrait pas. Elle se disait qu'il avait encore dû rester à traîner au bar avec ses copains, histoire de prendre le petit coup du soir. Elle regarda les informations, il passait un documentaire sur l’"Erika" qui avait encore des fuites et  son mazout approchait des côtes. Vers 21 heures, elle s'inquiéta :  Bernard n'était toujours pas rentré. C'était plutôt rare pour le couche-tôt qu'il était. Elle alla cependant se coucher un peu plus tard comme à son habitude,  mais ne parvint pas à s'endormir. 

         Elle avait fini par trouver le sommeil tard dans la nuit. Malgré elle. Mais le lendemain matin, Bernard n'était toujours pas rentré. Alors elle eut peur : elle appela tous ceux qu'elle connaissait et qui auraient pu le voir ou l’héberger pour la nuit. Mais en vain.  Personne ne l'avait vu. 

        Vers 6 heures le téléphone sonna : c'était la gendarmerie... Et elle hurla . Bernard avait été retrouvé mort sur la plage près de la Torche. Un jeune surfeur avait découvert le corps noyé vers 4 heures30 en faisant sa promenade du matin.

         L'inspectrice Chantal fut chargée de l'enquête. Chantal était son prénom, tout le monde l'appelait ainsi. C’était une grande femme, assez âgée, les cheveux  plutôt courts. Elle portait de fines lunettes rondes posées sur son petit nez. Elle frappa à la porte de Martine et entra. Celle-ci était encore bouleversée. Chantal lui demanda si elle reconnaissait l'homme qui était sur la photo. C'était Bernard à l'endroit où on l’avait retrouvé. L 'inspecteur lui posa des questions : " Que faisiez-vous hier soir ?", "Votre époux, avait-il des problèmes avec quelqu'un ? "

         Martine se souvint que Robert l'avait appelée la veille au soir pendant qu'elle regardait la télévision. Il lui avait dit qu’il avait rencontré son mari et que ça ne s'était pas très bien passé entre eux deux. Chantal le convoqua au commissariat  et l'interrogea assez vivement,  mais Robert soutenait qu'il n'avait rien fait . L'appel de 20 heures à Martine prouva son innocence. Il fut libéré quelques heures après.

         Le corps de Bernard était recouvert de mazout. Ce fut un bon indice pour l'enquête. L'autopsie montra qu'il en avait aussi avalé. On pouvait penser qu'il était tombé et s'était noyé mais Bernard avait dit à sa femme qu'il n’allait pas près de l'épave, ce n'était pas un endroit pour pêcher. S 'il était tombé ça n'expliquait pas pourquoi il avait l'hématome qu'une autopsie plus poussée remarqua dans le cou.

         Chantal chercha chez tous les gens que Bernard connaissait mais personne ne pouvait être soupçonné.  Tous avaient  un excellent alibi. 

         Soudain elle eut une idée, elle décida de partir rechercher dans les registres de Lesconil. Par chance, il y avait juste un bateau dans le secteur de l'Erika au moment du meurtre. Elle demanda des informations sur le propriétaire de ce bateau nommé "L'Urbain". Il s'appelait M. Hubert et il fut convoqué au commissariat quelques minutes après cette identification. 

         C'était un pauvre homme, l'air épuisé, ni rasé, ni peigné, et habillé de quelques bouts de tissus déchirés au niveau des coudes et des genoux.  Il ne nia même pas. Il parla comme quelqu'un qui se libère d'un poids trop lourd.

         En fait, avoua-t-il, il ne voulait pas le tuer, simplement alors qu' il  pêchait près de la zone polluée de  l'Erika,  Bernard, l'avait surpris et était intervenu de manière très agressive.  Apeuré par un tel dément, qui secouait son canot, il avait pris une clé anglaise qui était posée au fond de l'embarcation et l'avait frappé dans le cou. Le corps avait basculé , était tombé dans l'eau et emporté par les courants.

         M. Hubert avait quand même eu le temps de vendre ses poissons. 

         Résultat ?  une gastro-entérite frappa  le pays bigouden pendant un mois!