Fausse piste

de Gwen ROZENBERG.

 

          Mon histoire se déroule à Tréméoc, un petit village situé dans le pays bigouden, non loin de Pont-L'Abbé.

          La veille de Noël, Madame Jaouen, une très belle femme d'une belle corpulence, aux cheveux blonds et aux lèvres pulpeuses se contemplait dans son miroir, quand elle s'aperçut qu'il lui manquait une touche de fard à paupière pour  embellir encore ses magnifiques yeux verts.

          Son mari, Monsieur Jaouen, ivrogne de première classe, la battait. Et ce n'était pas rare qu'elle mît du fond de teint pour couvrir des bleus qu'elle s'était fait - disait-elle - en se cognant toute seule. Il avait toujours l’air triste,  la démarche lourde, avec un crâne un peu dégarni; je le voyais souvent revenir tard du bar-tabac d’en face.  Bref, je peux dire qu'il ne la méritait pas, je pense qu'elle devait rester avec lui pour l’héritage.

          Moi, fils unique de Monsieur et Madame Le Dour, mes parents m’empêchaient d’aller jouer devant chez eux,  car ils se méfiaient et répétaient que chez "ceux-là" y avait pas que du bon.  

          Un jour, alors que je venais de faire un rêve avec tous les cadeaux que j’avais demandé pour Noël, je perçus des bruits de voix et des claquements de portières. Je sautai de mon lit et ouvris les volets de ma chambre. C’est alors que je vis la police chez mes voisins.. 

          Je descendis les escaliers à toute vitesse pour voir ce qui se passait, et j'aperçus une longue forme sombre, posée sur le seuil de la porte qui était entourée de plusieurs messieurs à blouses blanches. Plein de petits morceaux de verre  tachés de sang jonchaient le sol. Je me demandai qui c'était. Quand, tout à coup,  la porte de la maison s’ouvrit entièrement ... 

          La victime n’était autre que Madame Jaouen : morte. 

         J'entendis dans un état second un gendarme dire à son collègue que la victime avait reçu de nombreux coups de couteau.

          Le lendemain la Presse expliqua que Martin Jaouen, un individu peu recommandable, était fortement soupçonné d'avoir sauvagement assassiné sa femme : il y avait contre lui des indices accablants. 

          Un mois plus tard, le procès eut lieu .  La Cour le condamna à dix ans de prison pour crime en état d’ivresse et une preuve, en particulier, eut un effet décisif : sa femme avait écrit "MART..’’ avec son sang pour nous aider à retrouver son assassin. Bien que le pauvre homme clamât  son innocence : la victime nous l'avait désigné en mourant. Nous devions faire Justice.

          Dès son entrée en prison, il embaucha un détective privé pour essayer de trouver des pistes qui soient en sa faveur.

          Pendant plus de 7 ans, le détective piétina sur le dossier. 

          Enfin il y eut un meurtre identique à celui qui était reproché au père Jaouen et comme Martin était en prison il n’avait pu commettre ce meurtre-là. Le détective était convaincu de l'innocence de son client car la Justice avait glissé sur un détail décisif : Madame Jaouen était morte sur le coup, elle n’avait  donc pas pu écrire ``MART..’’ avec son sang. 

          D'autres crimes furent commis dans la région dans des conditions toujours semblables qui amena à croire qu'ils étaient le fait d'un même tueur. On finit par mettre la main sur lui : un désaxé que de simples policiers de la circulation, alertés par des cris,  arrêtèrent un jour en flagrant délit  alors que, dans un état d'ivresse sanguinaire, il était en train de couper les pieds de sa treizième victime.

          Il y eut un second procès et Martin retrouva sa liberté. Sans que la Presse n'en parle ni que la Justice s'excuse.