Les inséparables séparés

de Xauria KOVABIE.

 

          Avec Maxime et Marie, les jumeaux, nous étions inséparables. 

          Maxime avait beaucoup de logique et d’adresse, il portait toujours un pantalon large, un chapeau de paille et il trouvait toujours une solution à nos problèmes. 

          Marie, elle, était grande et intelligente, elle était très féminine et se vêtait souvent d’une jupe courte, d’un chemisier bleu turquoise et, surtout, elle nous aidait pour nos devoirs. 

          Moi, à l’époque, j’étais plutôt petite, avec les cheveux bruns et je les suivais sans broncher, j’étais tout le temps d’accord avec eux. 

          Pourtant, un jour, quelque chose vint troubler notre amitié : il y a huit ans que cela est arrivé et je m’en souviens encore comme si c’était hier.

          Une fois, en sortant de l’école, alors que nous nous rendions à la bibliothèque du Triskel avec Maxime et Marie, nous sommes passés devant la boutique de Mme Olga, une voyante très réputée pour ses prédictions exactes et dont la notoriété dépassait les frontières de notre petit pays. Sous l’influence de Marie, nous décidâmes de rentrer dans son magasin. 

          La dame était vêtue d’une vieille robe longue et d’un grand châle. Elle avait l’air pauvre et triste, mais elle nous accueillit avec un large sourire et nous amena dans une petite salle sombre. Au milieu de celle-ci il y avait une table avec la traditionnelle boule de cristal posée dessus. Elle nous fit signe de nous asseoir et nous demanda de nous concentrer. Puis elle prononça une suite de paroles incompréhensibles. Après quelques minutes de silence complet, Marie se décida à demander à la voyante … ce qu’elle voyait

          Mais celle-ci était troublée. Elle nous prédit qu’il y aurait un malheur ou un meurtre qui frapperait l’un d’entre nous. 

          En sortant de son magasin, nous étions terrorisés et muets. Marie était pétrifiée rien qu’à l’idée qu’il nous arrive un "problème". Maxime, lui, dit tout haut que cela n’était que des "bêtises" et que la voyante ne savait pas plus que nous prévoir l’avenir; que tout cela était du "bluff". Moi, je préférais ne rien penser du tout de cette histoire et je m’efforçai d’oublier ses prédictions tout de suite. Mais nous étions tous  troublés, chacun à sa manière, et nous en oubliâmes même d’aller à la bibliothèque où nous devions nous rendre au départ.

           Le lendemain, alors que je passais prendre Marie et Maxime pour aller à l’école, je sentis comme une présence. Je me retournai discrètement et remarquai avec effroi un homme derrière moi. Je décidai de courir jusqu’à la maison des jumeaux. Je leur racontai mon aventure; ils me répondirent que je n’avais aucune preuve que ce personnage-là nous voulait du mal.

          Maxime me demanda dans quelle direction il était parti et décida de le poursuivre pour en avoir le cœur net. Nous essayâmes de l’en empêcher, mais en vain; une demi-heure plus tard, il n'était toujours pas revenu. Affolées, nous décidâmes de prévenir la police.

          Celle-ci envoya une de ses brigades dans Pont-L’Abbé à la recherche de Maxime. 

          C’est alors que près du quai Saint-Laurent, elle retrouva son corps inerte et sans vie. 

          Nous fûmes convoquées au commissariat pour faire une déposition. Nous racontâmes tout du début à la fin; nous parlâmes de Mme Olga, de l’homme qui m’avait suivie. 

          Tout se passait très vite; Marie était sous le choc. Les policiers préférèrent nous mettre sous protection jour et nuit, du moins pendant quelques temps.

          Une semaine plus tard, les inspecteurs nous convoquèrent une seconde fois; ils avaient arrêtés une dizaine d’hommes. Ils me demandèrent si j’en reconnaissais un; j’étais pétrifiée car l’un d’entre eux se trouvait bien derrière moi le jour du meurtre. Je le dénonçai et me mis à pleurer en repensant à Maxime; on me réconforta et me dit que celui que j'avais reconnu serait jugé et mis en prison s'il était vraiment coupable.

          Le jour du jugement, Marie demanda à la voyante d’être présente pour la soutenir. Le présumé meurtrier passa à la barre après nous. Il persistait à nier  avoir tué Maxime, il affirma aussi qu’il était chez lui avec des amis au moment du meurtre. Le juge ne prit pas en compte cet élément, car il n’était pas vérifiable. Il décida donc de lever l’audience par manque d’éléments sérieux. 

          C’est alors que Madame Olga se leva et demanda à venir à la barre. Elle dit que l’homme était innocent et avoua que c’était elle, la coupable.

          Le silence régna un moment dans la salle. 

          Elle reprit la parole et expliqua que Maxime lui avait dit que ce qu’elle prédisait n’était que des bêtises et qu’elle ne savait pas plus que lui la voyance. 

          - Je l’ai poussé nerveusement ... et il est tombé violemment sur la tête. Monsieur le Juge, la chute, seule, l’a tué; je vous jure, je ne l’ai pas voulu. 

           Voilà exactement les mots que Madame Olga a employés. 

          Elle a été condamnée à 10 ans de prison à Rennes, mais elle a été relâchée il y a deux ans pour bonne conduite. Aux dernière nouvelles, elle aurait repris la voyance,  non plus à Pont-L’Abbé, mais du côté de Plomeur...