Meurtre à la chapelle de Sainte-Marine

de Jean PALOUDSI.

 

           La chapelle de Sainte-Marine se trouve près de l'Odet , au carrefour de plusieurs villages de la Bigoudénie. 

          Le père Maurice en était le prêtre. C'était un homme bon qui se dévouait plus que de raison au salut de ses nombreux paroissiens.

          Ce jour-là, en quittant Pont -l 'Abbé où il habitait, pour se rendre à l'office de la chapelle, le père Maurice sembla préoccupé au point qu'il sursauta quand Emile l'appela depuis le seuil de son bar :

          - Bonjour mon père. Vous entrez prendre un café-cognac, ou un petit kir ? lui demanda-t-il.

          - Non pas aujourd'hui,  mon fils

          Emile fut très étonné car il n 'était pas dans les habitudes de l' homme de Dieu de refuser une invitation à prendre un petit verre. En effet, il s'y arrêtait pratiquement tous les jours .C' était un des petits plaisirs qu'il s'accordait au démarrage d'une longue journée.

          En entrant dans son église, le père Maurice vit une personne habillée de noir, repliée sur elle-même. Voilà quelqu'un d'absorbé dans sa prière , dit-il! Il s'avança doucement vers elle et ce qu' il découvrit alors le terrifia.      

          Du sang tombait goutte à goutte sur le sol.

          Il se précipita vers la personne et se rendit compte qu' elle avait un couteau planté dans le coeur. 

          Un meurtre dans son église ! Il devint blême, se signa machinalement, et d' un pas peu sûr se rendit dans la sacristie où, d'une main hésitante, il saisit le téléphone pour prévenir la gendarmerie de Pont-L'Abbé.

          Après avoir fouillé l'église avec minutie, les gendarmes découvrirent un pull-over noir avec une forte odeur de parfum et une boucle d'oreille .

          La victime était  une femme qui vivait seule depuis deux ans à Plomeur. La pauvre vielle dame avait pris l' habitude de venir prier son saint patron, Saint Philibert, dans sa propre chapelle, deux ou trois fois par semaine. Austère et solitaire , elle ne parlait à personne et on ne lui connaissait aucun ami . Elle s'appelait Marie Kerdro . 

          Pourquoi donc l'avait-on assassinée dans cette église ? A qui appartenait le pull-over noir parfumé et la boucle d'oreille? Et le couteau ? Les gendarmes s'interrogeaient.

          Deux jours plus tard, le prêtre ayant mené son enquête s' était rendu compte que le mois précédent un meurtre avait eu lieu dans le village voisin, exactement le même jour. Il décida d'avertir les gendarmes de cette "coïncidence". Ceux-ci avaient déjà fait des rapprochements entre les deux crimes et ils craignaient que le meurtrier  ne récidive. Selon leur calcul, le prochain meurtre devrait se passer  le dix-neuf du mois suivant dans une église. Mais laquelle ?

          Un mois passa et le dix-neuf juillet tant redouté arriva. Le père Maurice était de la partie. Les gendarmes, ne sachant pas dans quel église le meurtre allait se produire, s'étaient dispersés dans toutes les églises du pays bigouden . Le père Maurice s'était  associé à l'officier Cap à la chapelle de Tréguennec. 

          Vers vingt-deux heures trente, une personne rentra dans l'église.

           L'officier Cap et le père Maurice s'approchèrent . C'était un homme d' une trentaine d'années, aux cheveux bruns et aux yeux marron foncé. Son visage était très pâle. 

          Le père Maurice reconnut le parfum,  celui dont était imprégné le pull-over qu'on avait trouvé dans son église. Les gendarmes l'interceptèrent, il dit se nommer Prosper Le Gall, et ils l'amenèrent pour lui poser des questions.

          Dès le début de l'interrogatoire, son visage changea, une larme glissa le long de sa joue droite. Et, d' une voix effrayée, il raconta :

          - L' époux de Marie Kerdro était mon meilleur ami. Le seul que j'aie jamais eu ! Et j'ai vu Marie, Marie que tout le monde prend pour une petite sainte, le tuer pendant son sommeil d' un coup de couteau dans le coeur. Mais elle ne l'a pas fait toute seule, bien qu'elle en aurait été très capable, non, elle a utilisé un homme qu'elle fréquentait et qui  depuis l'a laissé tomber ! C'est pour ça que je suis venu dans cette église : elle et son complice avaient l' habitude d'y venir prier. Du moins, c'est les airs qu'ils se donnaient. Moi,  j'ai voulu venger mon ami ...Je ne l'ai fait qu'à moitié.

          Prosper Le Gall ne bénéficia d'aucune indulgence de la part du jury : il fut condamné à perpétuité pour homicide volontaire avec préméditation et emprisonné dans la prison la plus éloignée du Pays Bigouden. Quant à la boucle d'oreille, qui avait tant intrigué les enquêteurs, elle appartenait tout bêtement à une veuve d' un certain âge qui était venue prier pour son mari dans l'après-midi du meurtre.