Meurtre au pays

de Cat KILLIAN.

 

          Je suis l’inspecteur Lenoir, un petit homme à la tête dégarnie qui a peur d’à peu près tout. J’ai peut-être un air renfrogné mais on peut dire que je suis de bonne compagnie. J’ai d’ailleurs un bon copain : l’adjudant Groné. Une des seules choses qui nous oppose, c'est qu'il est musulman et moi catholique et qu'il n'aime pas beaucoup ma religion ! L’étrange histoire que je vais vous raconter est vraie.

          Tout a commencé il y a un an. Mon bureau, petit et encombré, se situait à Plomeur d'où j’enquêtais sur un crime sordide : le curé Hector avait été décapité dans sa propre maison, à Pont-L’Abbé. Il habitait près du port du coté du camping où il n'y avait pas grand monde à cause de la pluie et du vent glacial. Après avoir interrogé les voisins, j’avais appris qu’avant le crime, ils avaient presque tous entendus un hurlement lugubre et irréel, suivi d’un cri d’horreur. J’examinai ensuite les lieux et vis qu’il y avait un lampadaire près de la maison d’Hector. Je questionnai à nouveau les voisins pour savoir s’ils avaient vu "quelque chose" ou "quelqu’un" grâce à cette lumière. Mais le voisin d’en face, M. Grognon, un homme de haute taille et très musclé qui m’impressionna beaucoup me dit que le lampadaire, tombé en panne deux jours avant le meurtre, n'avait pas encore été réparé car les ouvriers étaient débordés à cause de la dernière tempête qui avait coupé beaucoup de lignes. En témoignant, il me parut mal à l’aise. Je trouvai cela bizarre.

          Je décidai de rentrer quand mon portable sonna. Je décrochai pour entendre une mauvaise nouvelle : le curé Jerta , de Sainte Marine, s’était fait décapiter. Le crime s’était passé la nuit précédente, un jour après celui du curé Hector. Cette affaire devenait de plus en plus louche. Deux curés décapités la nuit à une journée d’intervalle… Cela m’avait tout l’air d’un début d’une série qui risquait d’être longue si on ne l’arrêtait pas. 

          Je pris ma voiture et partis pour Ste Marine. Le prêtre habitait au bout de l'impasse du Roz. Je constatai que plusieurs ambulances et quelques policiers étaient déjà arrivés. Parmi eux, je reconnus l’adjudant Groné, mon ami : un grand bonhomme, assez fort. Je l’interrogeai pour savoir ce qu’il avait découvert.

          - Alors, tu as trouvé quelque chose Groné ?

          - Oui, j’ai questionné les voisins. Un d’entre eux, un homme qui me paraît un peu niais, a dit avoir aperçu une forme sombre encapuchonnée qui transportait une faux. Mais il faisait nuit et il ne voyait pas grand-chose.

          - Mmm, c’est bizarre cette forme avec une faux. Il est sûr qu’il a bien vu ?

          - Je ne sais pas, mais en tout cas, il avait l’air sérieux.

          - O.K. Bon, je vais examiner la maison.

         - Au fait, j’ai failli oublier. Le curé Jerta était déjà venu au poste trois jours avant le meurtre pour porter plainte contre des menaces parlant du combat de la Mort contre les hommes de foi et que son tour viendrait.

          - Ouais, c’est étrange. Mais ce sont des menaces écrites ou verbales ?

          - Il les a reçues par téléphone. Malheureusement, on n’a pas pu repérer l’appel.

          - Ce n'est pas grave, mais  pourras-tu me prévenir si quelqu’un d’autre recevait des menaces de ce genre ?

          - Oui, oui. 

          Je rentrai dans la maison pour observer le corps. Je fouillais un peu sans grande conviction quand je découvris un petit papier. Je le pris et déchiffrai le mot écrit avec du sang : " La Mort m’a eu ! ", disait-il.

          Cette "encre", rouge et baveuse, étrange, me fit froid dans le dos. Je décidai de garder le papier pour l’étudier plus tard et poursuivis machinalement mon exploration des lieux. Mais je ne trouvai rien d’autre d’intéressant.

          De retour à mon bureau, je sortis le papier de ma poche pour l’étudier. Je ne comprenais pas pourquoi Jerta avait écrit la "Mort " avec une majuscule. Je pensai d’abord qu’il s’agissait d’une allusion à l’Ankou, ce fantôme qui tue les hommes à coups de faux, mais c’était tellement invraisemblable que je mis cette hypothèse de côté. Je nageais en plein brouillard quand on sonna. 

          J’ouvris la porte et  vis l’adjudant Groné sur le palier :

          - Je suis venu pour te dire, expliqua Groné, que l’abbé Krädau, d’origine allemande, a reçu les mêmes menaces que le défunt curé Jojo. Le major Casimir pense qu’il faudrait mettre sa maison sous surveillance. Au moins des hommes à la porte.

           - Il a raison. Cette nuit, j’irai faire un tour.

           - Ben, vaut mieux pas seul. Le quartier risque d’être dangereux surtout si l’assassin se pointe.

           - Merci de ton conseil, mais j’irai quand même faire un tour. Ne t’inquiète pas, je resterai à distance.

          Je me demandais ce que j’allais faire. Groné avait raison, le secteur risquait d’être mouvementé. Mais je résolus finalement de faire quelque chose. J’allais me garer en face de la maison de Krädau, tant pis pour le conseil de Groné.

          A vingt heures, je partis pour Tréméoc où vivait l’abbé Krädau et quand j’arrivai, je vis de la lumière dans sa maison. Mais aucune trace de la patrouille du major...

          J’étais dans ma voiture depuis quatre heures et devais résister pour ne pas dormir. Je somnolais à moitié quand un hurlement lugubre me fit sursauter. Le bruit venait de derrière moi. Je me retournai et j’aperçus une forme sombre qui s’approchait de la maison. Malgré moi, j’eus un frisson de peur et un instant je regrettai d’être venu.

          " J’aurai dû laisser ce travail aux hommes de Casimir ", pensai-je pendant un moment de panique, mais je me ressaisis aussitôt. "La forme" portait une faux et semblait être encapuchonnée. Ce devait être le meurtrier car des hommes se baladant la nuit avec une faux, il ne devait pas y en avoir des masses ! 

          Un moment, sans le faire exprès, je m’appuyai avec le coude sur le klaxon. Du même coup, je fis tomber les clés par terre. Je maudis ma maladresse quand je vis "la forme" se retourner vers moi. Elle se mit à avancer. J’aurais bien démarré la voiture si mes mains n’avaient pas tremblé. Je ne pouvais même pas remettre les clés dans la fente. Plus "la forme" approchait, plus elle se précisait.

          Je me retournai pour voir où elle en était : je faillis faire une crise cardiaque. Devant moi, derrière la vitre, je voyais…la Mort en personne. Horrifié, je fis un bond en arrière.

          Mon dos tapa contre la radio. Elle se mit en marche. Une voix résonna dans la voiture pendant que la Mort approchait toujours :

           - Allô voiture 3, j’écoute.

           - Devant chez Krädau, réussis-je à articuler.

           - Allô voiture 3, que se passe-t-il ?

           - …

          - Je répète voiture 3, que se passe-t-il ?

           - …

           - Bon ! Voiture 3 on vous a localisé, on arrive ! 

          Pendant ce temps, la Mort avait atteint le véhicule. 

          J’essayai d’ouvrir la porte mais elle était coincée. La Mort leva sa faux et frappa contre la vitre qui vola en morceaux. Je partis me réfugier sur la banquette arrière mais le fantôme fit le tour puis brisa la lunette arrière. Ensuite, elle se plaça sur le côté pour défoncer la porte à coups de faux. Sa sombre voix me glaça le sang :

           - Je t’avais dis de ne pas t’en mêler ! 

          J’étais mort de peur et je ne comprenais plus rien. Terrifié, je vis la faux se préparer à donner le coup qui me serait fatal.

          Son rire glacial s’éleva quand, soudain, retentit un coup de feu. Le manche de la faux se brisa. Quatre policiers entourèrent l’automobile. La Mort, prise au piège, tenta une action désespérée. Elle essaya de s’enfuir en passant entre les policiers mais ils furent plus rapides qu'elle et la capturèrent.

           Je sortis de la voiture et je m’approchais prudemment quand je remarquai que la tête semblait être en caoutchouc. Je tirai dessus et elle me resta dans les mains. 

          Derrière le masque, c’était Groné ! Je fus très étonné. Je savais qu’il n’aimait pas le christianisme mais au point de tuer des curés !...

           Il fut emmené au poste, arrêté et jugé pour deux homicides et tentative d’un troisième meurtre. Il avoua tout. 

           Après le crime de Jerta, il avait été surpris par M. Grognon et l’avait menacé de le tuer si jamais il disait quelque chose. Ceci expliquait pourquoi celui que j’avais soupçonné était mal à l’aise quand je lui avais posé des questions. Il avait aussi inventé que le major Casimir allait protéger l’abbé Krädau pour me tenir éloigné des lieux, mais en voyant que je m’en étais mêlés, il s’était senti obligé de me tuer. 

           J’étais effondré : je ne l’aurais jamais cru capable de tuer...

          Aujourd’hui encore, au moment où je vous raconte cette histoire, je ressens une tristesse que je n'oublierai jamais. Cette désillusion m’a profondément marqué : j’aurais voulu que tout cela ne soit jamais arrivé. 

           Mais peut-on remonter dans le temps ? Ce qui est sûr, c'est que depuis, je ne crois plus au "bon" copain.