Le Mystère du "Trou de l'Enfer"

de José ASNARD.

 

          C’était un samedi matin de septembre 1998, un jour de grande marée d’équinoxe. La brume avait tout envahi, et l’on entendait le bruit assourdi des moteurs des navires qui croisaient en mer. 

          Il y avait peu de temps, j’avais vu Albert, le vieux garçon retraité qui habitait avec sa mère au bout de la rue, passer avec son panier de pêche et sa "gratte". Il se dirigeait vers les rochers du "Trou de l’Enfer" pour y ramasser probablement des pouces-pieds. Ce site de Saint-Guénolé n’avait pas bonne réputation du fait du nombre de promeneurs et de pêcheurs qui y avaient été surpris et enlevés par une lame de fond.

          Ce jour-là, cependant, vu le "temps de curé" qui régnait sur la mer, il n’y avait pas grand risque et je décidai, moi aussi, d’aller faire les pouces-pieds. Je pris mon panier, chaussai mes bottes, enfilai mon ciré, et je me dirigeai vers les rochers où je vis Albert en pleine activité de pêche sur un tombant. 

          Ne voulant pas le déranger, je partis en contrebas, au ras de l’eau, et me mis sagement à ma cueillette. 

          J’avais ramassé un demi-panier quand, tout à coup, un cri épouvantable sortit de la brume. 

          Je gagnai le lieu d’où était venu ce cri le plus vite que je pus et je découvris quelque chose d'horrible : Albert, couvert de sang, chutait à la mer, coulait à pic pendant que son panier d'osier divaguait sur la mer houleuse. Je sentis alors près de moi une présence invisible et, me retournant, j’aperçus une ombre, de très petite taille, vêtue d’un ciré jaune et de bottes rouges, qui disparut aussitôt dans le brouillard comme un fantôme.

          En toute hâte, je regagnai mon domicile pour alerter mes parents qui appelèrent immédiatement  les pompiers de Penmarc'h. Ces derniers arrivèrent rapidement et des hommes grenouilles se mirent aussitôt à l’eau. Les recherches durèrent plusieurs jours, mais furent vaines. 

         Aucune trace d'Albert!

          Les gendarmes m’interrogèrent et je leur racontai ce que j’avais vu en leur disant que, pour moi, ce n'était pas un accident, mais que c’était un crime et qu’Albert était tombé à l’eau après avoir été agressé. Ils ne me crurent pas et pensèrent que, vu mon jeune âge,  j’avais imaginé cette scène dans mon petit cerveau.

          Ce n'est que huit jours plus tard qu' un promeneur retrouva le cadavre d’Albert sur la plage de Pors Carn,  en face de la Torche. La rapière qui lui servait à décoller des pouces-pieds était profondément plantée au milieu de son front. Aussitôt, ce fut la mobilisation générale chez les gendarmes qui vinrent de tout le Pays Bigouden, et qui cette fois daignèrent écouter avec attention ce que j’avais à leur dire. J’omis, cependant, de leur indiquer que la personne que j’avais vu disparaître le jour de l’assassinat d’Albert, boitait légèrement de la jambe gauche. Il me semblait l’avoir reconnue dans les ruelles de saint Gué, mais je n’osais rien dire, j'avais même peur de me l'avouer.

          Les obsèques d’Albert eurent lieu en l'église de Kérity. Toute la famille s’était déplacée et quelques-uns de ses bons amis aussi. Il y avait là sa vieille mère, les deux nièces, en tailleur noir strict et serré qui pleuraient à chaudes larmes et qui étaient réconfortées par leurs maris marins à Saint Guénolé.

          Après l’enterrement , la vie reprit son cours, mais  l’enquête piétinait toujours. 

          Un jour,  la mère d’Albert fut convoquée chez le notaire et elle hérita de son fils unique mort si tragiquement 

           Une année entière encore passa. Un matin, les volets de la maison de la mère d’Albert restèrent clos. La voisine, inquiète, força un volet et rentra : elle découvrit  la vieille dame, morte, au milieu de sa cuisine. 

           Quelques temps plus tard, en passant je vis Arthur qui ouvrait les fenêtres de la maison de sa tante. Je pensais que c'était pour l'aérer. J’appris qu'en fait celle-ci lui avait légué tous ses biens. Immédiatement, je pensai que je tenais enfin le mobile du crime : Arthur avait tué Albert pour hériter de sa tante car il savait qu’elle lui aurait tout légué à sa mort. Mais peut-être avait-il aussi, un peu plus tard, tué la vieille parente ?

           Est-ce là "la" vérité ou le fruit malsain de mon imagination ? 

           Les gendarmes n'ont toujours rien trouvé et aujourd’hui encore je ne suis moi-même vraiment sûr de rien... Cependant, j’évite de croiser Arthur dans la rue, car, à chaque rencontre, il me donne le frisson et peuple mes nuits de cauchemars.