La mystérieuse victime

de Camille CERBO.

     

          Après que le directeur du " Musée Bigouden " m’eut averti qu’un cadavre était dans son musée, je pris ma voiture et me dirigeai vers le bâtiment...

          Arrivée au musée, les gendarmes qui étaient déjà sur les lieux m’indiquèrent l’endroit où se trouvait le corps.

          - Nous n’avons rien touché, Madame le Commissaire, précisa l’un d’entre eux.

          Lorsque je me retrouvai en face du cadavre, je fus étonnée de le trouver  dans un des costumes qui étaient exposés derrière une grande vitrine. C’était des vêtements bigoudens de deuil qui dataient environ de mille neuf cent vingt-cinq.  

          Le mort avait la peau pâle, les cheveux d’un blond centré, un long nez fin, ses yeux étaient ouverts et vides d’expression, il était vêtu d’un pull noir, d’une chemise blanche et d’un vieux pantalon. Plus surprenant, il était en chaussettes. La cause de son décès était encore un mystère pour moi : il ne portait aucune trace apparente de coups de poignard ou de balle.

          Le médecin légiste fouilla ses poches et ne trouva qu'un papier avec un numéro de téléphone qu’il plaça dans un sac en plastique en vue d’une analyse plus approfondie. Pour l’instant, c’était notre seul indice.

          - Peut-on envisager le suicide ? questionna l’un de mes hommes.

          - Si c’est un suicide, ajouta aussitôt le légiste, c’est le plus étrange qu’il m’ait été donné de constater en dix-neuf ans de carrière.

          Bientôt les ambulanciers enfermèrent  le cadavre  dans un "body bag" et emmenèrent le corps à la morgue où le médecin  pourrait préparer un rapport détaillé sur le décès. 

          Le lendemain, après avoir reçu les conclusions de l'autopsie, je téléphonai au numéro que l’on avait trouvé la veille dans la poche du mort dont on cherchait l’identité. Au bout de trois sonneries, une voix calme répondit :

          - Docteur Luc Marson, bonjour...

          - Bonjour, je suis le commissaire Marty...

          - C’est à quel sujet ?

          - Je me permets de vous appeler au sujet d’un meurtre qui a été commis hier. La victime en question avait dans sa poche votre numéro de téléphone. Pourriez-vous passer au commissariat dans la journée, j'aurais quelques questions à vous poser ?

          - Bien sûr, vers treize heures, ça vous convient ?

          - Très bien. 

      Je raccrochai le combiné, satisfaite et me replongeai  dans le rapport du légiste. D’après lui, le corps aurait été déplacé puis mis dans le costume bigouden. Il aurait été tué d’un coup de hache en plein cœur mais quand on l’avait découvert il ne portait aucune trace de sang.  On pouvait donc supposer que les habits dont il était vêtu avaient été mis sur lui après qu’il avait été tué.

          Après manger, un inspecteur vint me prévenir de l’arrivée du docteur Marson. 

          Lorsqu’il apparut, je lui fis signe de s'asseoir. Il s’assit. L' homme devait avoir environ dans les quarante cinq ans. Il avait des cheveux bruns parsemés de  quelques cheveux gris, un long visage au nez fin, des lèvres minces et il portait une veste noir en cuir, un pantalon en velours légèrement plus foncé que sa chemise en coton gris clair dont les trois premiers boutons étaient ouverts. Des petites lunettes sans montures étaient perchées sur son nez.  

          Sur la chaise que je lui avais désignée pour s’asseoir, le docteur prit une position décontractée.

          - Vous êtes médecin généraliste, monsieur Marson, c’est bien cela, non ?

          - Non, docteur en psychologie, répondit-il avec un petit sourire au coin des lèvres.

          - Bien. Hier nous avons retrouvé le corps d’un homme tué d’un coup de hache dans le cœur, le seul indice qui nous permette de démarrer notre enquête, c’est votre numéro de téléphone qu’il avait dans la poche de son pantalon. Si vous le voulez bien, je vais vous montrer des photos du mort et vous me direz si vous le reconnaissez, dis-je en espérant que la réponse serait affirmative.

          Il détailla avec attention les portraits que je lui tendis.

          - Cet homme était un de mes patients. Oui, c’est  bien lui. Et vous dites qu’il est mort hier ?

          - Mort hier, je ne le pense pas mais "retrouvé mort" hier , oui, effectivement.

          - C’est sans doute pour cela qu’hier il n’est pas venu à son rendez-vous.

          Le psychologue paraissait touché. Il semblait avoir beaucoup d’affection pour son patient.

          - Pour quelle raison venait-il vous consulter ? demandai-je tout en remarquant que le médecin tenait toujours dans ses mains la dernière photo que je lui avais tendue.

          - Je ne peux pas vous le dire : "secret professionnel". Je suis désolé, dit-il, déçu de ne pas pouvoir m’en apprendre plus.

          - C'est dommage car vous êtes la seule personne pour l'instant à connaître le mort. Tout ce que vous me direz restera entre nous et vous pourriez nous aider pour que l’enquête aboutisse plus vite. Vous ne pouvez vraiment pas nous donner au moins une piste, demandais-je, exaspérée.

          - Bon, je vais essayer, dit-il honteux de ce qu’il faisait.

          Je me pressai de lui parler avant qu’il ne change d’avis.

          - Merci, je vous écoute, dis-je pour l’encourager.

          - Eh bien je suivais M. Gilbert car, depuis à peu près un an, il recevait des menaces de mort par téléphone. A chaque fois qu’il venait me voir, c’est-à-dire une fois par semaine, il disait avoir reçu entre deux et quatre appels, ce qui le terrorisait. C’était un patient qui souffrait d’une forte angoisse, avec un renfermement de plus plus grave sur lui-même. Au début, j’avais vraiment beaucoup de mal à communiquer avec lui. Ces derniers temps aussi !

          - Savez-vous s’il a de la famille, ou des proches ?

          - Il avait une femme, c’est d’ailleurs elle qui l’a poussé à venir me consulter, mais voici quelques mois, elle a demandé le divorce : elle ne supportait plus que son mari soit obsédé par ces appels au point de ne plus dormir la nuit. Pour elle, ces coups de fil n'étaient que l’œuvre de mauvais plaisantins. Justement, ce qu’il avait au début du mal à me dire, c’était que ses parents étaient morts lorsqu’il avait seize ans, or il recevait des appels téléphoniques le menaçant de la même morté ! Vous comprenez donc pourquoi il en faisait une phobie, expliqua le psychologue.

          - Pourquoi n’a-t-il jamais porté plainte ?

          - Je n’en sais rien. C’était un homme profondément marqué par la mort de ses parents, disparus dans des conditions tragiques : ils ont été tués dans leur sommeil par un cambrioleur.

          - Par qui a-t-il été ensuite élevé ?

          - Par sa grand-mère qui est décédée l'année de ses vingt-cinq ans.

          - Peut-on penser à une sorte de tueur en série. A moins qu'il ne s'agisse de la même personne qui ait tué ses parents. On se trouverait alors en présence d'un tueur récidiviste qui s'acharnerait sur la famille.

          - Non, je ne pense pas, le "serial killer" est quelqu’un de très intelligent; il paraît toujours très calme et ne s’énerve jamais, il joue double jeu, si l’on peut dire ça comme ça. Je pencherais plutôt pour un tueur récidiviste.

          Je remerciai M. Marson de son aide et il quitta le bureau. 

         Connaissant désormais le nom et l'adresse de la victime, je téléphonai aussitôt à  "France Télécom" pour obtenir les heures et les dates de  tous les appels qu’avait reçus le mort. Dix minutes plus tard,  j’avais toute la liste par fax.  

         Un numéro revenait régulièrement, deux à quatre fois par semaine,  comme l’avait dit le docteur. 

         Je me rendis à l’adresse indiquée. Je frappai à la porte d’entrée. Un homme petit et trapu, avec une barbe mal rasée, m’ouvrit. Son haleine empestait l’alcool.

          - Commissaire Marty, dis-je pour me présenter.

          - A quel sujet ? dit-il en me dévisageant.

          - Comment, vous n’êtes pas au courant de ce qui s'est passé au musée ? Vous êtes pourtant bien ... le gardien du musée, n’est-ce pas ?

          - Oui, exact. Et alors?

          - Connaissez-vous un certain M. Gilbert?

          - Non, jamais entendu parler.

          - Vous devriez pourtant le connaître, puisque vous aimez bien  l'appeler plusieurs fois par semaine, et cela de façon régulière depuis pas mal de temps.

          - Vous êtes en plein délire !

          - Pour être sûr, justement , de ne pas commettre d'erreur, je vous attends à mon bureau dans une heure pour  faire le point.

          De retour au commissariat, mes collaborateurs et moi-même récapitulâmes tous les points importants de l’enquête. La culpabilité du gardien ne faisait aucun doute. Au bout d’un heure le veilleur de nuit arriva et l’interrogatoire commença :

          - Pourquoi niez-vous connaître le victime ? demanda un  des inspecteurs.

          - Tout simplement parce que je ne le connais pas, répliqua-t-il.

          - Comment se fait-il alors que votre numéro de téléphone apparaisse aussi souvent sur la liste des appels ? demandai-je, énervé.

          Il resta muet, fixant le vide d'un oeil mauvais. 

          - Moi, je vais vous dire ce que vous avait fait. Vous avez tué M. Gilbert, chez lui; puis vous lui avez changé ses habits pour que la blessure se remarque moins, vous l’avez laissé  quelques temps, environ une journée, et vous l’avez mis dans votre voiture puis transporté jusqu’au musée où vous travaillez seul la nuit. Ce qui vous a laissé le temps nécessaire pour le mettre dans le costume bigouden. Le matin vous êtes reparti comme si rien ne s'était passé. Voilà ce que vous avez fait ! dis-je, à bout de souffle.

          - Non, c’est faux, tout est faux ! se défendit-il avant de s'écrouler en sanglots.

          Nous reprîmes à tour de rôle, sans relâche, l’interrogatoire.

          Quelques heures plus tard, le gardien finit par passer aux aveux . 

         Je ne m'étais guère trompée, mis à par que le gardien avait tué M. Gilbert  dans son propre garage avant de la transporter chez lui où l’on retrouva les chaussures de la victime. En fait on avait eu affaire à un psychotique comme il y en a de plus en plus, et de surcroît alcoolique, qui, ayant entendu parler de la mort des parents de M. Gilbert, avait décidé de lui faire peur et de le tuer à son tour afin qu'il ressente la même chose qu'eux !

         - Une vraie histoire de fou !, vous dis-je.