L'ombre du lavoir

de Claude CENGUE.

 

          En cette belle journée de printemps 1955, tout semblait tranquille dans la petite bourgade de Pont-L'abbé. 

          Dans la rue de la gare, il y avait une jeune fille au visage d'une grande beauté rayonnant dans la lumière du soleil de Bretagne, habillée du costume du village, qui paraissait n'avoir pas été lavé depuis au moins un an. Elle portait sa "coiffe bigoudène" sur la tête ainsi qu'une belle veste brodée de fils orange, jaunes et noirs. Sa jupe était blanche avec des broderies orange aussi. Elle tenait dans ses mains un panier en osier qui contenait du linge. Ses  sabots de bois claquaient sur  le chemin creux en terre battue du lavoir municipal. Elle s'appelait Geneviève Le Lay. Dans les rues, aucun passant. 

          En effet, ce jour-là,  c' était le jour du Seigneur et tout le monde à Pont-L'abbé était allé à l'église de Notre-Dames-des-Carmes pour célébrer Pâques. 

          Geneviève était la fille du boucher de Lambourg. Et elle en voulait à dieu depuis quelques temps, mais on ne savait pas trop pourquoi. Ses parents tenant le commerce, elle devait faire toutes les tâches ménagères de la maison parce qu'elle n'avait ni frère ni soeur et que sa mère tenait la caisse pendant que son père s'occupait d'aller acheter au fermier du coin la viande afin de la préparer pour ses clients fidèles .

          Arrivée aux abords du lavoir, elle emprunta le petit pont en bois qui passait au dessus de la rivière qui alimentait le bassin, puis elle descendit les petites marches de granit qui conduisaient à l'intérieur.  De minces rayons de soleil perçaient l'obscurité à  travers les petites ouvertures. Le bassin, d'une grande clarté, était de forme rectangulaire. Elle aimait ce silence au milieu duquel on n'entendait que le bruit du ruissellement de l'eau qui se déversait. Elle posa son panier, enleva le linge qui s'y trouvait et le mit sur le rebord du bassin. Elle savonna les vêtements, les brossa, puis les trempa plusieurs fois dans l'eau pour les rincer. 

          Après une heure d'effort sans répit,  Geneviève commença à en avoir assez de laver. Elle essuya la sueur qui coulait sur son front avec un mouchoir en lin blanc qu'elle sortit de sa veste posée à côté d'elle, se rafraîchit le visage et les aisselles puis reprit sa corvée.

          Soudain, une ombre se dissimula dans la pénombre du lavoir. Une grande personne vêtue d'une longue robe noire.  Elle entra doucement sans que Geneviève s'en aperçût. Elle marcha pas à pas car dans le silence de la demi-obscurité du lavoir on aurait pu l'entendre. Subitement elle sortit de la poche de sa robe un couteau de bonne taille qui scintilla  à la lueur d'un  rayon du soleil . Puis elle leva haut son arme. 

         Geneviève  n'eut pas le temps de réagir, quand elle se retourna il était déjà trop tard : le coup l'atteignit en plein coeur. 

          La jeune fille lâcha  la brosse, regarda son assassin dans les yeux , poussa un léger cri et tomba en avant,  la tête dans l'eau, morte. Le silence revint.

          Sa coiffe, alors, lentement se détacha et flotta dans le courant du bassin. L'ombre sortit un mouchoir blanc, essuya les empreintes qu'elle avait laissée sur le couteau, le mit dans la main de Geneviève et s'enfuit en courant.

          Plus tard, en fin d'après-midi, une femme qui venait laver son linge sale découvrit le cadavre de Geneviève. Elle poussa un tel cri que les maisons alentour purent l'entendre, puis, à peine remise de sa frayeur, elle courut avertir les pompiers et la gendarmerie. 

          Quelques minutes après, l'estafette bleue des gendarmes, arrivait alors que l'ambulance des pompiers était déjà là. Geneviève avait été déposée sur une civière. 

          Juste après l'examen et le constat du médecin-légiste, les proches de Geneviève et sa famille, prévenus par la gendarmerie, étaient  venus voir ce qui se passait. 

          Brusquement , un homme habillé d'un pantalon noir, d'une veste noire, d'un chapeau breton, une pipe à la  bouche d'où sortait une légère fumée, arriva. Son visage était ridé, il avait une grosse moustache, de gros sourcils hirsutes et des cheveux gris. C'était l'inspecteur Queffelec, il venait de sortir du camion et allait à la rencontre du médecin qui lui fit part de ses premières conclusions :

          - Cette jeune fille est décédée aux environs de 11 heures 30, ce matin même. Celui - ou celle - qui l'a tuée, ne l'a pas ratée : un coup de couteau en plein coeur ! Nous avons retrouvé l' arme blanche dans sa main sans pouvoir pour l'instant relever aucune empreinte suspecte sur elle... ni autour d'elle. On veut nous faire croire qu'elle se serait suicidée. Ce n'est pas très "réaliste"....

           Il ajouta :

          - Il faudrait une sacrée force physique et de caractère pour accomplir un tel geste! 

          Queffelec acquiesça mais il ne put s'empêcher de faire la moue :

          - Mon cher Docteur Le Bris, on ne sait jamais ce qui peut arriver quand on est en déprime ou torturé par le malheur. J'ai déjà vu bien des choses bizarres dans ma carrière..

          Il secoua la tête et demanda à son adjudant :

          - Comment se prénomme t-elle ?

          - Geneviève, Geneviève le Lay, fit ce dernier. C' est la fille du boucher de Pont-L'Abbé, à ce qu'on m'a dit.

          - Vous convoquerez les parents dans mon bureau à18 heures. Je ne peux pas avant.

          - Bien, inspecteur.

          - Merci M. Le Bris de vous être déplacé aussi vite, mais pourrais-je jeter un oeil sur le couteau ?

          - Le voici.

          - Oh ! au moins 6 à 7cm de longueur de lame.

          - Exact. Impressionnant.

          - Bon maintenant à moi d'enquêter. J'espère que  votre rapport d'autopsie me sera vite donné.

          - Bien sûr.

          - Alors au revoir, Docteur, et à... "la prochaine". 

          Tandis que le médecin embarquait à bord du camion des pompiers, l'inspecteur Queffelec alla faire sa petite enquête au bord du lavoir avec, à la main, sa loupe de Sherlock Holmes.

          Il passa au peigne fin tous les moindres recoins jusqu'à aller dans la rivière et le bassin. Il remarqua bien des empreintes de sabots - des sabots de petite taille - dans le chemin de boue mais  rien d'autre, même pas un bout de tissu, à peine une empreinte qui aurait pu appartenir à n'importe quelle femme ou jeune fille qui serait passée par là.  Il remarqua  simplement que le talon du pied gauche était cassé. Quand il eut fini son inspection, il rebroussa chemin et rentra au poste de police.

          A 18 heures précises, les parents de Geneviève se présentèrent au commissariat . Ils patientèrent quelques instants dans le bureau de l'inspecteur qui, lui, avait du retard. Ils étaient tout les deux d'une grande tristesse, leurs visages étaient blancs, quelques petites larmes perlaient au bord des yeux de Madame Le Lay . Elle était vêtue d'une coiffe bigoudène, comme sa fille, tandis que le boucher avait posé son chapeau breton sur le bureau. 

           L'inspecteur arriva :

          - Bonsoir Madame... Monsieur.

          Il prit son fauteuil qui était près de la fenêtre, s'assit et s'exclama :

          - Je vous ai convoqués ici pour en savoir plus sur votre fille. Avait-elle un frère ? ou une soeur?

         Madame Le Lay répondit la première d'une voix poignante :

         - Non, elle était fille unique. Parfois elle se sentait seule et nous avons peut-être été durs avec elle. Mais de là à ce qu'elle se suicide, comme on a entendu dire. Ca non ! 

         L'inspecteur reprit en feignant de ne pas avoir remarqué les larmes qui coulaient le long du visage blanc de la mère.                   

       - Bon, Monsieur, au sujet de l'arme. Je veux dire :  le couteau.  Avez-vous remarqué la disparition d'un de vos couteaux de boucherie ?

       Le père répondit en hésitant :

      - Effectivement, un de mes couteaux a disparu, il y a environ deux jours. Et c'est bien celui que votre adjoint m'a montré tout à l'heure !

       - Je vais peut-être vous paraître indiscret, mais j'y suis obligé : avait-elle un petit ami ?

       Madame Le Lay répondit avec un léger soupir :

       - Nous  ne savons pas très bien, elle ne se confiait pratiquement pas à nous. C'était une jeune fille très secrète et solitaire.

       - " Pratiquement pas ", cela veut dire quelquefois, oui !

       - Eh bien, c'est vrai qu'il y a peu de temps elle m'a confié qu'elle avait été menacée par un jeune homme qui l'avait poursuivie. Elle avait cru que c'était pour ses beaux yeux, mais en fait c'était pour son porte-monnaie. Rien de méchant d'après elle puisqu'elle avait réussi à s'échapper grâce à un bon coup de genou ... entre les jambes. Elle avait surtout peur de rester vieille fille !

          L'inspecteur la stoppa et continua son raisonnement à haute voix:

          - On pourrait donc en conclure que cet individu-là qui serait un voleur de rue, aurait pu vouloir se venger...

          Les deux  Le Lay répondirent en hochant la tête :

           - Peut être... nous ne comprenons vraiment pas.

          L'inspecteur :

          - Tout ceci  ne nous avance guère ! Vous-même, au moment du crime,  vous étiez ....?

          - Eh bien, fit Madame Le Lay sans hésiter, j'étais à la messe de Pâques avec mon mari.

          M. Le Lay :

          - C'est exact.

          L'inspecteur Queffelec réfléchit à haute voix :

          - J'ai demandé à la personne qui a découvert le corps si quelqu'un ne serait pas venu laver son linge ou ne serait pas passé à côté du lavoir. Elle m'a dit que non, car elle surveille toujours par sa fenêtre qui est juste en face tous les gens qui passent près du lavoir, mais qu'elle n'avait aperçu personne.

          M. Le Lay, maladroitement, se permit :

          - Lui avez-vous demandé si elle observait entre 11 heures et 12 heures 30 ?

          L'inspecteur :

          - Bien entendu. Mais comme par hasard elle s'est absentée simplement 10 minutes pour aller chercher ses petits-enfants à 11 h 45. Sa belle-fille a bien confirmé  l'avoir vue à 11h 45.

          M. Le Lay :

          - Inspecteur, excusez-moi, mais avez-vous pu relever des indices ?

          - Pas grand chose : juste une empreinte de sabot, elle était fraîche. Pour le moment, c'est le seul élément  que nous possédons, puisque le couteau , nous savons qu'il vous appartient. Je vous tiendrai au courant dès que j'aurai du nouveau. Maintenant, je vais vous laisser.  

          Le policier raccompagna jusqu'au seuil les Le Lay, leur répéta ses condoléances . Puis il alla rencontrer le témoin visuel  dont le domicile était en face du lavoir. Il avait pris soigneusement les mesures des sabots. 

          Il frappa, une dame avec une grande coiffe lui ouvrit : c'était celle-là même qui avait trouvé le cadavre de Geneviève, Mme Joncour. L'inspecteur lui dit qu'il aimerait lui poser quelques petites questions au sujet de la morte qu'elle avait découverte. Elle lui dit d'entrer et de s'installer sur une chaise. La maison avait deux fenêtres qui donnaient sur la rue. Les murs étaient défraîchis et le mobilier ancien. Ils s'assirent  et l'inspecteur commença:

          - J'ai relevé une empreinte de sabots en bois et je voulais voir les vôtres pour les comparer. La routine...

          - Oui, tenez, les voilà.

          - Très bien.

          Queffelec sortit un  mètre de sa poche . C'était les mesures exactes de son empreinte. Quand il  retourna les sabots, il put constater que le talon  gauche était cassé.  

          L'inspecteur lui dit :

          - Madame, voudriez-vous bien me suivre au commissariat?

          Elle répondit :

          - Pour y faire quoi ?

          - Juste pour enregistrer vote déposition.

         - Si ce n'est que pour ça, oui. 

          Arrivés au commissariat, l'inspecteur conduisit Mme Joncour dans son bureau. Il lui expliqua ses soupçons et lui dit qu'il était convaincu que c'était elle qui avait assassiné la jeune fille. 

          Il fut étonné quand elle lui répondit sans difficulté  que c'était bien elle qui l'avait poignardée, car elle la détestait depuis qu'elle lui avait volé du linge : une chemise de coton et deux mouchoirs.

           - Qu'en aurait-elle fait ? Ne serait-ce pas plutôt vous qui les auriez égarés ? 

          - Non ! c'est cette voleuse, cria la femme, avec rage.

          Queffelec haussa les épaules et secoua la tête :

          - Mourir si jeune, pour une chemise et deux mouchoirs !...

          Mme Joncour a été condamnée. Le jury ne l'a pas jugé comme quelqu'un  de déséquilibré, mais comme une personne saine d'esprit qui avait été emportée par une haine grandissante, et avait soigneusement prémédité son crime.   

         Cinq ans après le drame, ne supportant pas la prison,  elle se suicida. 

         La famille Le Lay essaya de continuer à vivre normalement  après  la mort de leur fille. Sur le tard, ils eurent un fils. 

         Quant à notre inspecteur Queffelec, il résolut encore beaucoup d'enquêtes sur le Finistère avant de prendre une retraite tranquille bien méritée dans  sa petite maison de campagne, près de Lesconil.