Quand Pépère perd son sang-froid

de Sacha HUTTER.

 

          Moi, à cette époque, j’ étais commissaire dans la brigade de Pont-l’ Abbé : on me surnommait "la brute" car, un jour, j’avais tué un malfrat rien qu’ en lui collant des "beignes".

          Le 6 janvier 2000, ce jour-là, il faisait froid et le temps était gris quand nous reçûmes pour la cinquième fois l’appel d’une personne nous signalant un meurtre à Loctudy.

          Nous nous rendîmes, mon acolyte et moi, devant la maison qui nous avait été signalée : une longère noire et lugubre aux volets fermés. 

          Mon acolyte, lui, se prénommait Robert. Mais son surnom dans la brigade était non pas "bébert", mais "pépère" car il se complaisait dans la fainéantise et répétait sa devise à qui voulait l’entendre : " poussez pas derrière, pas si vite devant ! " Il était grand, gras, et d’une force à terrasser un boeuf ! Son visage était marqué car il était, disons, "assez porté sur la boisson".

          Lorsque nous pénétrâmes dans la maison, nous entendîmes comme un choc et nous courûmes voir ce qui avait bien pu se passer, mais ce n’était qu’une porte mal fermée qui claquait au gré des courants d’air.

          Pépère monta au premier et je décidai pendant ce temps d’explorer le garage : le garage était petit avec un de ces fouillis qui aurait épouvanté ma mère ... 

          Rapidement je commençai une fouille en règle et ne découvris que des journaux et des revues. Un placard attira mon attention, et au moment précis où je me dirigeai vers ce meuble, je sentis une goutte tomber sur mon front, elle ruissela petit à petit pour finir sur mes lèvres : à son goût, je sus immédiatement que c’était du sang et me précipitai vers la petite mezzanine qui se trouvait au dessus du garage. 

          Je tombai alors nez à nez avec le corps. 

          Un corps sans vie d’un homme de type européen, d’une quarantaine d’années. Son cadavre était encore chaud, allongé sur le dos, les mains croisées comme pour une ultime prière afin de se faire pardonner ses pêchés... Il ne portait ni marque de coup, ni trou de balle de revolver. Ses yeux étaient fermés, le visage, serein, n’avait aucune trace du moindre mauvais traitements.

          Il fallut attendre l’autopsie pour apprendre du médecin-légiste qu’ il     s’agissait d’un meurtre commis par un tueur en série : en effet il avait récupéré dans la gorge de la victime une petite plume de guillemot, comme il en avait trouvé dans la gorge des quatre dernières victimes qu'on lui avait apportées. Une nouvelle fois, la victime avait eu la nuque brisée, comme pour les autres fois, et elle n’avait pas eu le temps de réagir : pas de cheveux, ni de peau sous ses ongles. Bref, un geste rapide et précis ...

          Nous décidâmes d’aller voir la voisine qui vivait en face de la longère. C’était une vieille bigoudène aux  cheveux grisonnants coiffés d'un bigouden. Nous lui posâmes les questions habituelles,  auxquelles elle ne répondit pas. Elle ne parlait que Breton. Heureusement que Pépère pouvait traduire. Ils dialoguèrent un certain temps et, pourtant, Pépère me dit qu’ils n'avaient parlé que de choses insignifiantes et qu'elle n’avait rien vu.

          Nous retournâmes au commissariat où je décidai d’approfondir mon enquête : je découvris que l’homme qui venait d’être tué tenait une station Tatol. Je m’aperçus également que les autres victimes avaient toutes un lien avec la firme. Je pris vite mon manteau pour aller chez Jean-Paul, le gérant de la pompe Tatol de Pont-L’Abbé, et  me postai devant chez lui car j’avais l’intuition qu’il allait se passer quelque chose : j’attendis ainsi en planque jusqu’à 23 heures. J’en avais marre  et je m’apprêtais à partir quand je vis une voiture, "une polo", si je me rappelle bien, arriver et se garer. 

          Je signalai ma position à la brigade et décidai d’y aller... 

          Cependant, j’hésitai à entrer en force car je pouvais faire "une boulette", alors je collai mon oreille à la porte et j’entendis un cri de peur. Mon sang ne fit qu’un tour, à grands coups d’épaule, je fis céder la porte et  me précipitai à l’ intérieur. 

          Je vis Jean-Paul, les yeux injectés de sang, aux prises avec un jeune type. Je sautai sur le gars et le rouai de coups de pied et de coups de poing jusqu’à ce qu’il fût assommé . Mais alors que j’étais en train de me demander comment j’allais pouvoir le traîner jusqu’à ma voiture, Pépère entra dans la maison :

          - Ah ! Tu tombes bien, que je lui dis, aide-moi à le porter jusqu’à la voiture!

          Mais alors, sans raison apparente, il me décocha un "pain", qui m’assomma à mon tour.

          Quand je repris connaissance, j’étais ligoté à une chaise avec Jean-Paul.

          Ainsi le fidèle Pépère était de mèche avec l’autre; il l’avait donc "couvert" et quand il avait recueilli des renseignements auprès de la vieille bigoudène, il avait prétendu qu’elle ne lui avait rien dit !...Avait-il participé aux meurtres ?

          - Pépère, espèce de sale chien ! Moi qui te prenais pour mon frère ! Tu m'as trahi !

          - Ne pense pas ça de moi ! cria -t-il, quand tu penses au nombre d’oiseaux qu’ils ont tué chez Tatol... Après l’"Amoka", l’ "Erico" ... Ils nous emmerdent à déverser leur poison à la "baille". Tu te souviens de Jean-Mich' Queffelec ?

          C’était un bon pote d’enfance à tous les deux, comment aurais-je pu l'oublier.

          - Il a sombré sous le poids des crédits. Tout son matériel de pêche, foutu, le poisson mazouté ... En quelques jours,  ruiné. Il n'a pas supporté : il laisse  trois gosses derrière lui. Alors oui , j’ai filé un coup de main à la Justice, mais sur la tête de Jean-Mich', j’ai tué personne !

          Il baissa la tête et se mit à pleurer, je cherchais les mots pour le réconforter quand, brutalement, nos autres collègues firent irruption, alertés par une voisine.

          Je feignis d’ignorer la raison pour laquelle Pépère n’était pas ligoté alors que moi je l'étais. Ainsi tout le monde pensa qu’il était arrivé pour secourir son partenaire. Un vrai modèle de flic.

          Quand les autre ont surgi, je me souviens :  il m'a regardé, le Pépère, et ce ne sont pas ses yeux que j'ai vus,  mais ceux des enfants de Jean-Mich'...

          Le lendemain, l'inspecteur Robert nous a remis sa démission.