Pour de l'argent volé

de Yolande D'ABELGOTH.

 

          Ma toute première enquête sur un meurtre ? Eh bien, mes enfants, je crois que c’est celle qui a commencé par la découverte du cadavre d’un sans-abri, dans le bois Saint-Laurent à Pont-l’Abbé. A vrai dire, ce fut, je dois l'avouer, ma première et ma seule enquête ! 

          C’était il y a une dizaine d’années, en hiver, et je me souviens que c’était un petit garçon qui avait à peu près votre âge qui avait trouvé... le cadavre .

          L’enfant était complètement paniqué et courait dans tous les sens en criant. Une femme, qui passait par-là, essaya de le calmer et lui demanda ce qui lui arrivait. Elle était assez grande, âgée d’une trentaine d’années, et devait sûrement être aisée, si l’on se fiait aux vêtements et aux bijoux qu’elle portait. Ayant pris connaissance de la situation, elle nous appela. 

         Quinze minutes plus tard, nous étions sur les lieux, mon équipe et moi, pour procéder aux premières constatations. 

         Le corps était adossé à un arbre, sa veste  maculée de sang séché.

          Marc - c’était le nom de l’enfant - nous donna son adresse, ainsi que son numéro de téléphone, au cas où nous ayons besoin de le joindre. Puis je demandai à un de mes agents de le raccompagner chez lui. 

          La jeune femme s’en alla également pendant que nous emmenions la dépouille du clochard à la morgue. 

          Après l’avoir examiné attentivement, nous pûmes préciser qu’il avait été tué entre une heure et deux heures et demie du matin, par balle, la taille de l’orifice nous précisant qu’il s’agissait d’un revolver de calibre trente-huit. On trouva dans son manteau, sale et déchiré, le nom et l’adresse d’un homme : un certain Monsieur Bellec. 

          Mais rien qui nous permis de découvrir l’identité du mort. 

          Ce qui nous surpris le plus, ce fut de découvrir au fond d’une de ses poches, une liasse de billets soigneusement pliés, pour plus de  cinq mille francs !

          Je décidai de me rendre chez ce  Bellec, peut-être pourrait-il nous renseigner sur le nom de ce malheureux. Je sonnai. Pas de réponse. Je sonnai une deuxième fois et cette fois, j’entendis du bruit à l’intérieur, puis la porte s’ouvrit enfin.

          - C’est pourquoi ? me demanda-t-on sur un ton hargneux.

          - Monsieur Bellec, je présume ? 

          L’homme qui se trouvait devant moi était petit, rondouillard avec une minuscule moustache qui ne lui allait pas du tout, d’ailleurs.

          - Oui ! Et alors ? 

          Il paraissait très stressé, je m'en fis la remarque.

          - Je m’appelle Sophie Troadec et j’appartiens à la police de Pont-L’Abbé. Nous enquêtons sur le meurtre d’un sans-abri, retrouvé ce matin dans le bois Saint Laurent. Nous ignorons encore son nom, mais le vôtre, ainsi que votre adresse,  se trouvait sur lui et si vous pouviez nous être d’une quelconque aide, cela nous arrangerait beaucoup. 

          Au fur et à mesure que je parlais, mon interlocuteur respirait de plus en plus difficilement. Au point que, pendant un instant, je crus qu’il allait s’évanouir, mais il se reprit et me répondit :

          - Je ne le connais pas ! Alors, maintenant, laissez-moi tranquille ! 

          Et  il me claqua la porte au nez. 

          Cet homme me laissait une impression étrange…Il avait tout d'un suspect, et à vrai dire, je ne sais pas pourquoi,  mais j’étais persuadée que c’était lui…le meurtrier. 

         Le lendemain, après avoir réfléchi toute la nuit sur cette affaire, je décidai de retourner chez lui, mais cette fois-ci avec toute mon équipe, afin de faire une perquisition. Je savais que je n’avais pas droit à l’erreur. Si l’on ne trouvait rien de concret, s’il était innocent, je risquais gros. Mais j’étais sûre de moi, et s’il était coupable je commencerais brillamment ma carrière. 

          A sept heures, nous nous retrouvâmes devant sa maison et nous entrâmes sans frapper. 

          Monsieur Bellec était assis à sa table et prenait son petit-déjeuner. Il resta quelque instant bouche bée, abasourdi par notre brusque entrée. Puis il se mit à crier en nous ordonnant de partir, en hurlant que nous n'avions pas le droit de rentrer comme ça chez les gens, en nous menaçant d’appeler la police. Ce qui nous parut plutôt comique ! 

          Ayant tenté en vain de le faire taire, en dernier recours nous lui passâmes les menottes et l’attachâmes à la rampe de son escalier. Puis nous fouillâmes la maison de fond en comble et, par chance, nous trouvâmes un revolver au fond d’un tiroir de son bureau. 

          Nous décidâmes d’embarquer l’individu au poste, pour l’interroger plus méthodiquement. Nous emportâmes également son arme pour l’analyser et vérifier si elle pouvait être celle du crime.

          - Monsieur Bellec, pouvez-vous me dire où vous étiez mardi 13 janvier, entre minuit trente et trois heures du matin, lui demandai-je sans détour.

         Il commença à s’agiter sur sa chaise et me répondit d’un ton peu rassuré  :

          - Me le rappelle plus. Pourquoi ?

          - Eh bien, c’est simple : si vous avez un alibi solide pour cette nuit-là, on vous relâche. Sinon…, dis-je après un temps d’arrêt que je fis exprès de marquer, vous serez arrêté pour meurtre. "

          L'homme se mit à trembler, bégaya, mais réussit enfin à nous dire, d’abord dans un souffle, puis en montant la voix :

          - C’est vrai ! Je… je l’ai tué ! Oui ! C’est moi ! Cette crapule a eu l’audace d’essayer de me faire chanter. Il voulait cinq mille francs par mois ! Il n' a eu que ce qu’il méritait et… 

          Se rendant compte de ce qu’il venait de prononcer, il se tut brutalement et me regarda avec des yeux remplis d’effroi. Pendant un instant, il y eut un silence complet dans le bureau. L’ambiance était très tendue et Bellec ne bougeait plus. Puis, je me décidai à lui poser une question :

          - Pourquoi vous faisait-il chanter ? 

          Résigné, il me répondit calmement :

          - Je travaille dans un centre d’accueil pour sans-abri et je suis criblé de dettes; alors, un jour, j’ai volé l’argent du centre : environ cinquante milles francs. Xavier, l’homme que j’ai assassiné, m’a surpris et a glissé un mot sous ma porte me disant que je devais lui remettre cinq mille francs par mois, et dans lequel il me menaçait  si je ne lui obéissais pas. Voilà pourquoi il me faisait chanter. 

          Il était complètement abattu. Ses yeux étaient remplis de larmes. Il me faisait pitié mais je devais faire mon travail : je dis au garde de l’emmener. Bellec sortit de la pièce la tête basse.

          L’homme a été jugé et condamné à  15 ans de prison, avec quelques années de sursis car le juge a eu pitié de ce pauvre homme et n'a pas voulu lui donner la peine maximale qu'il encourait. 

          J'ignore ce qu'est devenu mon premier meurtrier, depuis je n’ai plus jamais entendu parler de lui. Peut-être a-t-il été relâché avant, pour bonne conduite, je ne sais pas. 

          Ce fut le seul crime sur lequel j’ai pu enquêter. Peu de temps après, j’ai rencontré votre père et j’ai arrêté le métier d’inspectrice, pour qui ?  pour quoi ? Pour consacrer ma vie à vous élever, mes petits chéris...