Le  secret de Sophie Kermeur

de Camille CERBO.

 

          Sophie KERMEUR était nouvelle au collège de Notre-Dame-des- Carmes de Pont-l’Abbé. C'était une grande fille blonde aux yeux bleu clair, discrète, voire même timide, qui, en apparence, avait l’air toujours souriante. 

          Quand la sonnerie retentit, elle alla se ranger discrètement avec ses autres camarades de classe. Une fois en cours, elle contempla chaque visage d' élève pour deviner avec qui elle pourrait s'entendre.

          Deux, deux filles, en particulier, près de la porte,  lui parurent plutôt sympathiques. Par contre, à côté d'elle, le hasard l'avait mise auprès d'un garçon qui avait l'air moqueur et  elle sut tout de suite qu'elle ne l'aimerait pas. 

          Le professeur fit l'appel et elle retint le nom des deux jeunes filles qu'elle avait remarquées : Marianne, une petite brune aux cheveux frisés avec un air espiègle et Anne, plutôt grande qui semblait être très intelligente, c'est-à-dire tout à fait à l'opposé de sa voisine, Marianne.

          A la récréation Sophie alla les rejoindre, attirée par le fait qu' elles rigolaient ensemble presque à en pleurer comme de très bonnes amies. Elles s’entendirent tout de suite toutes les trois et, à compter de ce jour, ne purent plus se quitter.  

          De retour en classe, Paul, son voisin, se moqua d'elle sans arrêt à chaque fois que leur professeur leur tournait le dos,  mais, fière, elle faisait semblant de ne pas entendre, répondant par le mépris de son silence.

          Quelques semaines plus tard.

          Le week-end venait de se finir et, à la reprise des cours, il y avait une place vide à côté de Sophie. Paul était probablement tombé malade.

          L’enseignant entra avec une tête d’enterrement : quelque chose de grave venait de se produire, cela se lisait sur son visage. Il commença à parler avec de l'émotion dans la voix :

          - Cela est difficile à vous dire mais vous "devez" être au courant : Paul est décédé !

          Pendant un instant il y eut un silence de mort qui parcourut les rangs des élèves, puis le professeur reprit :

          - Il a été as-sas-si-né dans l’après-midi de samedi. Le coupable n’a pas encore été retrouvé puisque les policiers de la région sont en grève, mais ne vous inquiétez pas, on le retrouvera bientôt. 

          Les élèves, encore plus effrayés que ce fût un assassinat, commencèrent à parler, d'abord en susurrant, puis de plus en plus fort. Anne, qui s'était longtemps tu,  lança à ses deux copines, d’un ton décidé :

          - Il faut qu'on retrouve le coupable, nous-même.

           Marianne lui répondit  :

          - Dans deux jours, c’est les vacances de la Toussaint, on pourra interroger des personnes de sa famille, ainsi que les amis. Je sais que ceci est absurde, mais il le faut. Paul était peut-être le dernier des abrutis, mais il ne méritait pas de mourir ! 

          Le visage de Sophie devint de plus en plus pâle : sûrement à cause de la mauvaise nouvelle.

          Deux jours plus tard...

          C’était le samedi après-midi et, bien sûr, le week-end, ce qui d’habitude enthousiasment les enfants. Mais Marianne, Anne et Sophie n'étaient pas en vacances, elles étaient déjà en route vers la maison de Paul. C'est Sophie qui frappa doucement à la porte. 

         Une grande dame ridée, assez âgée, ouvrit. 

         - Excusez-nous, Madame, mais si ça ne vous dérange pas, nous voudrions vous poser quelques questions... sur Paul. Nous savons que ceci peut paraître bizarre et que c’est plutôt le travail des policiers mais, comme vous avez pu l' entendre à la radio, ils sont en grève. Nous sommes ses amies...

          La dame, très douce et apitoyée par la présence d'enfants qui s'étaient présentés comme des amis de son fils, les laissa entrer. Marquée par la douleur, elle se mit à parler spontanément :

          - Je vais vous raconter tout ce que je sais sur la mort de mon fils, si vous le souhaitez. J'ai besoin d'en parler. Paul, comme vous le savez, était  de nature très moqueur et ...se faisait difficilement des amis comme vous !  Néanmoins il y avait sans doute quelqu’un qui le haïssait plus que les autres jusqu'à tuer de sang-froid un gamin de douze ans... Un vendredi soir, en rentrant du travail, je l’ai retrouvé dans le jardin, allongé par terre dans une marre de sang. Mon Dieu, son petit visage était tout blanc. On l'avait poignardé... Je suis restée longtemps abattue, incapable de la moindre réaction. Puis j’ai appelé le S.A.M.U, ils n'ont même pas essayer de le réanimer. Un vrai carnage ...Mon pauvre Paulo... Voilà toute l’histoire, je ne peux rien vous dire de plus, dit la mère en étouffant ses larmes.

          - Merci de nous avoir répondu, fit Sophie, gênée d'avoir réveillé une telle souffrance, c’était très gentil de votre part. 

          En sortant de la maison, Anne s’exclama :

          - On le retrouvera jamais, je vous dis, l'assassin a dû partir on ne sait où, maintenant !

          - Oui, c’est vrai, reprit Sophie, surtout après un crime aussi dégueu' !

          Le soir quand Sophie rentra chez elle, elle alla dans la cuisine où se trouvait déjà sa mère qui lui demanda :

          - Alors pas de nouvelle de l’assassin du petit Paul ?

          - Non, toujours rien, répondit Sophie, je crois bien qu’on ne le retrouvera jamais; le pire,  c’est que les policiers ne sont jamais là quand il le faut !

          - Au fait, ma chérie, j’ai quelque chose à t’annoncer. Oh, rien de très grave : nous allons déménager.  Ca fait plusieurs mois que je n’ai pas payé le loyer, je ne peux plus.

          Sophie se leva brusquement de sa chaise et cria :

          - Pour une fois que je trouve des amies, des vraies, et qui m’aiment, il faut encore qu’on parte ! Qu'on parte, c'est toujours pareil !

          Sa mère lui répondit sur le même ton :

          - Ecoute, ma fille, tu fais pas ta sale tête, d'accord ? Tu n’aurais pas eu ton problème pour te rendre intéressante juste avant la rentrée, l’argent de l’hôpital, je l’aurais mis dans le loyer !

          - Dis tout de suite que c’est de ma faute.  Si tu avais été là pour t’occuper un peu plus de moi, je n’aurais pas été .. "là-bas". C'est toujours pareil : il faut qu'on parte...

          Tout à coup la maison redevint calme. Comme l'océan après la tempête, comme chaque fois après les disputes entre la mère et la fille. Sophie en avait marre de ce monde et de cette vie sans issue qu’elle menait, et de déménagements perpétuels. Depuis la mort de son père, pourquoi étaient-elles toutes les deux poursuivies par la pauvreté ?

          Le lendemain elle annonça tristement, sur un ton machinal, la nouvelle à ses amies : elle déménageait. 

          Et quand Anne lui demanda quand elle partait, elle lui répondit, l'air étrangement  absente : 

          - Dans une semaine... toujours... il faut qu'on parte !

           Mais elle devait déjà préparer quelques affaires  le matin même avec sa mère et elle quitta ses amies en promettant de les rejoindre plus tard.         

          L’après-midi, Sophie n’était pas venue à leur rendez-vous à la gare routière de Pont-l’Abbé. Anne et Marianne l’attendirent longtemps avant de se décider à passer chez elle  prendre des nouvelles. 

          - Sophie est morte tout à l’heure, elle s’est suicidée à coup de couteau, leur dit sa mère. Je savais qu’elle était malheureuse qu’on déménage. Mais je n'imaginais pas ... à ce point. 

          Anne et Marianne ne pouvait pas y croire,  mais, pourtant, c’était la vérité.

          La dame continua :

          - Je l’ai retrouvée allongée sur la table de la cuisine avec un couteau à la main. Son corps était horrible, du sang coulait partout sur le sol, son visage était pâle, enfin je vais vous épargner les détails. 

         Les deux jeunes filles  se sentaient pas très bien et elles ne comprenaient pas pourquoi leur camarade avait fait ça.

          - Ah oui, reprit la dame en allant dans la cuisine, il y avait une enveloppe à côté de son corps, tenez la voilà. 

          C’était une grande enveloppe avec quelques belles décorations au milieu desquelles était écrit clairement et soigneusement de la main de leur amie :"Pour Anne et Marianne "

          Marianne prit la lettre en tremblant et alla s’installer dans un coin du jardin avec Anne. Quand elles furent installées l'une contre l'autre, Marianne, alors, commença à voix haute :

Chères Anne et Marianne,

Depuis quelques temps déjà je garde un lourd et terrible secret que je n’ai jamais pu vous dire, ni à vous, d'ailleurs, ni à personne : avant d’avoir déménagé pour habiter ici, j'ai séjourné dans un hôpital psychiatrique, je suis maintenant "traitée en milieu ouvert" comme ils disent. 

Je sais que ceci doit vous paraître bizarre mais pourtant c’est la vérité. Voyez-vous j’ai une manie de toucher les couteaux quelle que soit leur taille et de m’énerver pour un rien et bien sûr pour........TUER !  

Je sais que vous ne m’imaginez pas comme ça : faut dire que je cache mon jeu. 

En fait c’est moi qui ai tué Paul. Il le méritait. C’était un mauvais garçon qui se moquait de tout le monde, même de vous, c’est pourquoi j’ai décidé de l’éliminer. 

Mais j'éprouve trop de plaisir à tuer. Je ne peux plus jouer le jeu de tout le monde.  

Alors maintenant que vous savez tout, vous mes seules amies et que je sais que vous ne me trahirez pas, je vous dis adieu. Ne pleurez pas, là où je vais on ne pourra plus me faire partir.  

Je ne meurs pas : je peux enfin " vivre " avec ma conscience tranquille.

                                                                    Sophie

          Anne et Marianne n’en croyaient pas leur yeux, elles allèrent montrer la lettre de Sophie à sa mère en pleurant. Après l’avoir lu, la dame fut encore plus déçue car elle pensait que tout ça, c’était sa faute et qu’elle ne s’était pas assez bien occupé d’elle; mais les deux filles la réconfortèrent en lui disant que c’était Sophie qui avait décidé d’en finir ainsi et qu’elle, elle n’y était pour rien là-dedans.

          Dans les années qui suivirent, Anne et Marianne essayèrent d’oublier ce moment étrange de leur vie où deux camarades étaient décédés presque en même temps dans une histoire insensée. Avec la mère de Sophie, elles se mirent d’accord pour ne pas révéler l'existence de la lettre à la police.  Pour s'efforcer de vivre tranquillement et tenter d'oublier ce drame.