Vol au Manoir

de Bob MESSIAN.

 

          Yann Le Goff, détective privé, s'apprêtait à se rendre chez un ami. 

          Il n’était pas sans apprécier un peu de diversion, car, reconnu dans sa profession comme quelqu'un de très efficace, il était peu inspiré par les loisirs et souvent pris par un travail qui l’occupait à plein temps. Il vivait dans une maison de famille, sombre et isolée, dans la campagne de Plonéour. Et ce soir, il sortait.

          Alors qu'ils étaient tous passés à table, son hôte lui présenta plus en détail quelques connaissances qui,  ayant entendu parler de lui, furent fort curieux de la vie qu'il pouvait mener. Sachant qui il était, ils ne purent résister à la curiosité de lui demander de leur raconter sa meilleure affaire. Pour satisfaire à l’insistance des convives, il s’exécuta et se remémora, de façon captivante,  le vol du Comte de La Motte, propriétaire du manoir de Pont-L'Abbé.

  - En ce samedi 29 février 1992, j'étais  installé dans mon petit bureau, j’attendais les résultats d'une expertise médicale sur un cadavre qui avait été découvert sur les berges de la rivière, près de Loctudy,  lorsque le Comte De La Motte m‘a appelé. Il m'apprit qu’un vol avait été commis la nuit précédente au manoir. Averti de ma réputation, il me demanda si je voulais bien m'occuper de son affaire, auquel cas il me rencontrerait à 10 heures dans sa demeure. Je ne pouvais refuser.

          Dans la fraîcheur matinale et humide de notre région côtière, je me rendis donc au manoir du Comte. Je fus reçu par le majordome qui me fit traverser la petite allée du gigantesque parc qui entourait cette propriété prospère. Il m’introduisit dans le hall, puis dans le bureau du Comte où, à 10 heures sonnantes, le maître de maison entra.

          Le Comte, malgré ses soixante et un ans, me parut quelqu’un de vif,  à l ‘allure sportive mais totalement déstabilisé par le vol qui venait de se produire sous son toit. Rien n ‘avait arrêté notre voleur : ni le système d’alarme, très élaboré, ni le coffre-fort suisse pourtant reconnu pour son inviolabilité. 

          Dans un premier temps je voulus en savoir plus sur les faits et demandai à connaître tous les détails, même les plus anodins en apparence. 

          Il me précisa que les bijoux représentaient une petite fortune - "3 500 000 Francs" -, protégés par un coffre qu'il avait fait camoufler derrière le tableau de l'ancêtre de sa dynastie. Une caméra discrète fixait 24 heures sur 24 le tableau en question et un système d' alarme devait se déclencher au moindre forçage du coffre. Il me dit aussi que c‘était de vieux bijoux de famille dont la perte serait  irréparable. 

          Je demandai alors à voir la cassette de la caméra. Il me répondit qu'il était désolé, mais qu’elle avait disparu. 

          Les choses n'allaient pas être si simples qu'avaient dû le prétendre ceux qui avaient installé le système de sécurité et je priai poliment Monsieur le Comte de bien vouloir jouer de son autorité pour que chacun des membres de la maisonnée réponde à mes questions. Il m'assura de son appui.

          Je le remerciai et me mis aussitôt à la recherche d ‘indi- ces.  

          Mais en fin de matinée, je n'avais toujours rien trouvé : pas la moindre trace d ‘effraction, aucun déplacement d’objets … Le voleur, sans doute un expert en la matière, savait parfaitement ce qu’il cherchait et comment le trouver !

          D’après le Comte, le vol avait eu lieu entre 21 heures et 9 heures, heure à laquelle, après avoir fait sa toilette et avant de déjeuner,  il vérifiait habituellement l’installation. 

          Faute de piste concrète, je ne pouvais qu' interroger méthodiquement  tous les occupants du manoir, à commencer par le Comte lui-même.

          Monsieur le Comte avait suivi l‘émission Thalassa, puis il avait pris son somnifère et, à moitié assoupi,  était monté se coucher une demi-heure plus tard. 

          Je demandai alors à voir Madame qui, selon le majordome, s‘était absentée toute l'après-midi et jusqu‘à tard le soir. Accompagnée d' une amie, elle était allée visiter le salon de la brocante de Lorient, puis elles avaient, toutes deux, assistées à un spectacle dans la soirée. Cette femme, plutôt jeune par rapport à l'âge de son époux, arrogante et fière, ne paraissait guère émue par  la disparition des bijoux. D’après elle, quand elle était rentrée, assez tard dans la nuit, rien ne lui avait semblé anormal. 

          La fille, d’une poignée de main franche, s’installa dans un des luxueux fauteuils et écouta mes questions. Le vol l’avait beaucoup perturbée, elle auusi, et elle le ressentait vivement comme une forte agression contre sa propre personne. Elle m’apprit qu’elle était infirmière en chef à l’Hôtel-Dieu et qu’elle était de garde cette nuit-là. 

          Sous la demande du Comte, chacun s’était rendu disponible, et  je pouvais donc aussi interroger le neveu.  Orphelin de père, ce fils de la soeur du Comte qui était morte tragiquement dans un accident de la circulation s ‘était fait adopter par le Comte,  mais pas par la Comtesse, qui le méprisait ouvertement. Le Comte le considérait plus comme un fils, qu’il n’avait jamais eu, que comme un neveu qui ne portait pas son nom. Il était conseiller en bourse, et assez imbu de sa personne. Sûr de lui, il me proposa quelques "tuyaux" au besoin. Il parlait avec condescendance de son oncle estimant que si le vieux avait  utilisé un coffre bancaire, le vol aurait été  évité. Surtout que ce n'était pas la première fois que le manoir avait été visité, cela s’était déjà produit il y avait quelques mois... 

          Je lui demandai des explications. Il m’apprit que l’été dernier au retour de vacances, les "propriétaires du manoir" avaient eu la fâcheuse surprise de constater une effraction. Rien de grave, mais quelques objets sans importance avaient disparu. Sans doute quelque repérage de terrain, pensai-je. Enfin, pour revenir à notre vol, le neveu, Franck, que je ne pouvais m'empêcher de soupçonner, était allé à Rennes pour une réunion qui avait fini tard, ce qui l'avait contraint de dormir là-bas. 

          Il me restait donc le majordome, qui m’assura qu’il était dévouer au Comte depuis 30 ans et que Monsieur  n'avait jamais eu à se plaindre de lui. Il s’était couché à 22 heures, juste après que Monsieur était monté dans sa chambre, pour se lever à 7 heures30. Il n’avait, lui non plus, rien remarqué d‘anormal durant la nuit du vol.

          La vérité policière est souvent dissimulée derrière des mensonges vraisemblables. Ayant fait confirmer les dires de chacun par les autres, il me restait, vous vous en doutez bien, à vérifier l ’authenticité de chacun des alibis.  

          La Comtesse avait bel et bien été à ce salon lorientais, mais son amie l‘avait quittée au tout début de la soirée. Confrontée aux dires de  son amie, Madame la Comtesse ne nia pas mais  se refusa à  préciser comment et avec qui elle avait passé sa fin de soirée.  

          Devinant une liaison coupable qui  devait  rester secrète, je n'insistai pas et m ‘intéressai au neveu. Rien ne prouvant qu’il était rester à l’hôtel à Rennes, ni quand il l'avait quitté, ni même s'il ne s'était pas rendu, par exemple, à Lorient.

         Il y avait bien sûr la thèse d'un vol de professionnels,  d’autant que "le gang de châteaux", comme on les appelait, pouvait très bien avoir fait le coup et avoir déjà écoulé la marchandise auprès de collectionneurs fortunés, peu regardant sur les "origines" de leurs acquisitions....

          - M. Le Goff, je suis tout à fait désolé de vous interrompre, lança l'hôtesse de la soirée, mais je vous propose de passer tous au salon pour prendre le café et où vous pourrez continuer plus confortablement.  

          Cette suggestion fit l’unanimité. Et dès que tout le monde fut  installé,  le détective poursuivit son histoire.

       - Je dois avouer qu'à ce moment de mon enquête je n'y voyais pas très clair, quoique j'aie mis hors de doute le Comte, sa fille et le majordome. Mais  j’entrepris le second tour de mes  interrogatoires en visant deux de mes suspects.

        Je commençai par la Comtesse. Nous nous comprîmes à demi-mots. Je pris les coordonnées de la personne avec qui elle avait passé une grande partie de la nuit. Je me rendis chez "elle". 

        Il me confirma les dires de la Comtesse. Après la soirée , il l’avait effectivement raccompagnée à 11 heures.  

        Je  poursuivis par le neveu . Je pris contact avec le responsable de la réunion dont il m'avait parlé à Rennes. Franck était bien présent, la veille, puis je me rendis à la banque et demandai à rencontrer le directeur lui-même. 

         Mis au courant du motif de ma présence, le patron de Franck m’écouta et au bout de quelques minutes, me confia les difficultés auxquelles son employé était confronté. En effet, suite à de mauvais placements, il avait perdu de grosses sommes d’argent. Mais elles étaient tout de même garanties par un cautionnaire de Rennes, un certain,  Le Coz, un orfèvre, avec qui je pris aussitôt contact. 

          Ce dernier, chez qui je me rendis,  avait bien vu Franck pour un gros marché concernant des bijoux qu'il lui avait assuré être d’origine familiale. Il les avait "reçus" la veille. Cependant, quand je demandai à les voir, il se montra réticent, prétextant qu’ils ne les avait pas  pas chez lui. Mais je lui avouai alors le pourquoi véritable de ma visite :  le vol, et les conséquences pour lui qui, de fait, se rendait coupable de complicité et de recel.  Il n'hésita pas un instant et revint avec les écrins que je recherchais. Inutile de payer pour un autre !

         Après avoir récupéré les bijoux, je les rapportai à leur propriétaire en lui apprenant toute la vérité. Pour moi,  une affaire de plus était "bouclée". Et...

          -  Mais qu'est-il advenu du Comte, de la Comtesse et de leur famille ?

          -  Le Comte, sans doute meurtri par cette mésaventure, quelques temps après, a été frappé d'une attaque cérébrale qui l'a laissé assez handicapé. Mais, petit à petit, il s'en est bien remis et s'est rapproché de sa fille qui s'est remarquablement occupé de son père malgré leur ancien dissentiment. La réconciliation s'est faite discrètement mais solidement. Elle est toujours célibataire. Et elle demeure la seule héritière de toute la fortune familiale.

          Madame la Comtesse, elle ? Ah.... disons que depuis cette histoire, nous sommes devenus de "bons" amis, de grands complices. Le temps a passé, mais elle est égale à elle-même, elle a toujours autant de classe et de charme.

          Quant au neveu, il a eu la chance que le Comte, soucieux de l'honneur de leur grand nom,  ait retiré sa plainte. A vrai dire, j'ai toujours pensé que c'était un individu peu intéressant, je ne sais pas où il est, mais, croyez-moi, sûrement pas au manoir !