Le voleur à la valise

de Yonki SIKUTWONG.

          

          Tout a commencé par un coup de téléphone, le dimanche 9 juillet, à 10 heures du matin.

          - Allô ?

          - Maëva? dit une voix que je reconnus tout de suite, tellement elle était aiguë; c’est Vanessa, je t'appelle pour te dire qu’il y a une réunion urgente de la S.A.I. dans une heure à la salle secrète, dit-elle avec empressement.

          - OK, j’y serai ! 

          Je descendis précipitamment dans la cuisine et pris le journal. Je n'avais pas le temps de lire, mais à la page "Pont-l’abbé et le pays bigouden" était placé un petit article d’une dizaine de lignes :

                        "Avant hier soir, vers trois heures du matin, un vol a été commis au domicile de Mme Lenoir, demeurant au treize rue Théodore Botrel.  Après avoir emporté plus de onze mille francs d’objets divers, les cambrioleurs se sont enfuis à bord d’une Porsche noire. La police a déclaré qu’il pourrait bien s’agir d’une bande de malfaiteurs qui opèrent depuis bientôt un mois sur Pont-l’abbé et sa région."

          Je découpai cet article intéressant et me préparai en vitesse pour la réunion : il me fallait mon manteau car les soirées étaient fraîches, la clé de la salle secrète (j’étais fière d’en avoir la garde), et quelques gâteaux, au cas ou un membre de la société aurait un "petit creux".

          Je franchis la porte d’entrée, sortis du lotissement, longeai la rue du Lycée. Puis, je pris la direction de l’école maternelle Saint-Anne et je sonnai à la maison en face de l’accès au jardin des Camélias ( endroit magnifique où un petit ruisseau coule et où les canards pullulent). C’est là qu’habitait Tommy, le chef de la bande. Je sonnai et j’entrai, comme à l’habitude quand il y avait une réunion importante. Ce dernier et Vanessa étaient présents. Elle était blonde aux cheveux très longs, les yeux verts. Elle portait un pull à col roulé blanc et un pantalon bleu ciel. "L’homme" de la société secrète, quant à lui, était de couleur noire, les cheveux bruns crépus. Il portait un jean large noir, un sweat jaune, et des baskets achetées la veille, car elles étaient blanches comme tout.

          Nous partîmes tous ensemble vers la rue Lamartine et escaladâmes le mur du jardin du docteur Laennec, l'inventeur du stéthoscope. Nous entrâmes dans la salle secrète, lieu de réunion de la Société des Apprentis Inspecteurs qui était en fait un vieux cabanon aménagé que nous avions décoré et meublé avec trois caisses employées comme des chaises, et une caisse, plus grande, faisant office de table. Sur cette dernière, il y avait un lecteur de cassettes audio. Pendant les réunions, nous avions pour habitude d’écouter de la musique douce pour limiter le temps du rendez-vous : à la fin de la cassette, tout le monde s’arrêtait de parler et on partait, en prenant bien soin de fermer le cabanon à clé derrière nous.

          Tommy étant le président de cette société, il démarra la cassette et nous nous assîmes.

         - Mesdemoiselles, la réunion peut commencer. Aujourd’hui, il est question de savoir comment occuper nos vacances, mais, avant, nous allons manger un morceau. Alors ... qui veut commencer ? Maëva ?

          - Ce matin, dans le journal, juste après que Vanessa m'a appelée, j’ai remarqué un article très intéressant sur des cambriolages.

          - Oui, pas mal… Et toi Vanessa ?

          - Moi, je voudrai parler du projet de l’implantation d’un parking ici même, mais je trouve l’affaire des vols bien plus palpitante que la mienne.

          - Bien ! Nous allons donc nous occuper de ces méfaits pour les vacances. Aujourd’hui, mes chères, la réunion aura exceptionnellement duré cinq minutes . Rendez-vous demain, lundi 10 juillet, pour répertorier les vols, voir s’ils ne sont pas dans un ordre alphabétique ou quelque chose d’autre. 

          Nous partîmes en éteignant la cassette et en fermant à clé.

          Le lendemain, je rejoignis Tommy avec Vanessa et nous prîmes les journaux qui parlaient de cambriolages dans la région de Pont-l’Abbé et qui étaient compris entre le dix juin (date du premier méfait semblable) et le onze juillet, le jour même.

          En comparant tous les vols,  nous découvrîmes  qu’ils avaient des points communs : ils étaient perpétrés par ordre alphabétique et ne touchaient que ceux qui habitaient au treize d’une rue. Les voleurs opéraient toujours à trois heures du matin et roulaient toujours à bord d’une Porsche noire. Le douze juillet nous allâmes sonner chez Mme Lenoir, demeurant au ... treize de la rue Théodore Botrel :

          - Bonjour madame !

          - Que voulez-vous ?  Nous dit-elle avec un air méfiant et on la comprenait.

          Nous voudrions vous poser quelques questions à propos du vol que vous avez subi.

          - Je ne vois pas en quoi cela peut vous intéresser mais… si ça peut vous faire plaisir, entrez donc !

          - Merci beaucoup Madame !

          C’était une dame qui devait avoir la cinquantaine, elle avait les cheveux coupés assez courts, couleur poivre et sel, attaché en un minuscule chignon.

          Elle paraissait triste et en colère en même temps. Veuve, elle travaillait, nous apprit-elle, comme secrétaire de la banque-assurance C.M.B de Pont-L’Abbé. Elle nous répondit longuement, avec gentillesse, bien que ce fût pour elle des souvenirs malheureux .Grâce à cette très plaisante dame, nous sûmes que les voleurs entraient sans forcer la porte et qu’ils ne volaient pas les télés ou les magnétoscopes, mais des bibelots, des tableaux et, parfois, des petits meubles de valeur.

          Nous pensâmes d’abord que c’était sans doute des antiquaires malhonnêtes. Nous prîmes congé d’elle en la remerciant beaucoup et j’eus le temps de voir que de l’autre côté de la rue, un homme nous observait à travers un rideau. Je communiquai ma remarque à Vanessa et à Tommy.

          Le jeudi suivant, nous apprîmes une triste nouvelle : Mme Lenoir, cette pauvre femme, était morte d’empoisonnement. 

          Je ne sais pas pourquoi, mais j’étais persuadée que c’était l’homme à la fenêtre qui l’avait tuée! Tommy et Vanessa ne me croyaient pas. Alors je les amenai devant la maison suspecte; et nous découvrîmes qu’elle était à vendre ! 

          Cette fois, c’était certain, j’avais "vu" le meurtrier! Nous allâmes chez "le président" et nous consultâmes l’annuaire :le prochain sur la liste des suspects était un certain M. Le Roux, qui habitait la rue Jean Jaurès, lui aussi au numéro treize. Nous courûmes le prévenir et étalèrent tous nos soupçons. Mais cela ne servit à rien ; il nous traita de fous avec un petit sourire narquois.

          L'annonce du cambriolage de sa maison devait avoir lieu le surlendemain, c’est-à-dire le samedi quinze juillet, cinq jours après la décision d’enquêter sur cette affaire. Sauf que sa maison ne fut pas cambriolée et qu’il avait la carrure de l’homme que j’avais vu !

          Après une réunion dans la salle secrète, nous décidâmes de le suivre et d’inscrire à tour de rôle ses moindres faits et gestes dans un carnet d’enquête :

 

- Samedi 15 juillet : Notre homme a quarante-trois ans, il n’a ni femme ni enfants. Aujourd’hui, il est sorti et a acheté un journal .

- Dimanche 16 juillet : Rien à signaler.

- Lundi 17 juillet : Il a téléphoné à quelqu’un, mais rien de louche.

- Mardi 18 juillet : Aujourd’hui, il est entré dans la maison qui est en face de l’ex-habitation de Mme Lenoir et il en est ressorti avec une valise grise de taille moyenne. Nous nous demandons ce qu’elle peut contenir.

- Mercredi 19 juillet : Nous pensons que le suspect va opérer ce soir, alors nous allons monter la garde autour de chez lui cette nuit.

- Jeudi 20 juillet : Opération révélée fructueuse car notre homme est sorti vers 3 heures du matin et s’est rendu au 13 rue Jean Lautredou, toujours avec sa valise. Quand il est ressorti, il avait encore celle-ci et tenait dans ses bras plusieurs bibelots qu’il avait certainement volés. Il les mis dans sa Porsche noire avec laquelle il a traversé Pont- L’Abbé à une allure très raisonnable. Nous avons tout filmé et donc nous avons assez de preuves de sa culpabilité. 

          Le Vendredi, nous allâmes donc au commissariat et nous racontâmes toute notre histoire aux policiers. Ils visionnèrent la cassette de M. Le Roux en pleine action et nous approuvèrent, nous fûmes même autorisés à assister de loin à l’arrestation de ce méchant voleur.

          M. Le Roux fut jugé et condamné pour vol et meurtre avec préméditation. Notre salle secrète fut détruite à cause de la mise en place du jardin des Anglais à la place du jardin du docteur Laennec. Mais nous nous sommes jurés, tous les membres de la S.A.I, de faire carrière dans la police.

          Quant à la valise, elle contenait en fait " l’attirail " du parfait petit serrurier !... Simple, non ?