Vérités de famille

de Mégane ABELL.

 

                                                                  Pont-L'Abbé, le12 mars 2000.

          Je viens juste de rentrer de l'hôpital. Je suis épuisé. Mais il y a des avantages... Je ne trouve pas  trop déplaisant de se faire bichonner.

          Personne n'est au courant des vraies raisons de mon attaque cardiaque. Tous ceux qui me connaissent pensent que la présence de mes petits-enfants pendant les dernières vacances y en est la cause principale. Je recevais ma petite fille, son mari et leur jeune fils de douze ans, Bastien et leur grande fille, Morgane. Ils étaient venus pour me voir, bien sûr, mais ils participaient aussi au nettoyage des plages souillées par le pétrole. Évidemment je suis écolo, comme disent les jeunes d'aujourd'hui, mais de là à aller gâcher mes vacances à rester courbé sur des rochers qui seront aussi sales à la prochaine marée, j'ai passé la saison !

          Il est vrai que depuis quelques temps je ne me sentais pas très en forme : à certains moments, j'étais pris de vertiges. J'en avais fait part à mon médecin et ami qui m'avait assuré, comme tous les vieux docteurs qui finissent par nous croire immortels, que je gardais une très bonne santé, pour mon âge,- j'approche des quatre-vingt-six ans - et pour quelqu'un qui avait  toujours bien profité de la vie.

          Pendant que des centaines de braves gens servaient la bonne cause sur les côtes, aidé parfois par ma fille qui devait sentir le poids qu'elle me laissait,  je gardais mes petits-enfants. Bien que j'aime les enfants, je dois avouer que les siens ressemblent à l'ouragan que j'étais aussi, mais il y a si longtemps...

          Tous les matins Bastien lisait le journal à son papi. Ce jour-là,  sur un ton très détaché il m'apprenait qu'on avait découvert les restes d'un homme dans un mur de la cuisine de son collège - le Collège Laënnec à Pont-L'Abbé. En abattant une cloison, l'équipe de maçons avait remarqué de bizarres petits sachets qui dégageaient une odeur pestilentielle. Chacun d'eux contenait un membre déchiqueté et en état de décomposition avancée de la victime. Le plus atroce, c'est qu'un des travailleurs avait reconnu la montre de son père, porté disparu huit ans auparavant.

          A peine eut-il fini cet article que je sentis mes forces me quitter et une douloureuse torpeur m'envahir.

          Ce que j'avais tenté d'oublier durant toutes ces années me revenait, avec tous les moindres détails. Ma mémoire s'ouvrait à l'évocation d'un père disparu...

          Je devais avoir environ neuf ans à l'époque. Ah... non dix, car, si mes souvenirs sont exacts, c'était en 1924, l'année de la condamnation de Guillaume Seznec!

          J'étais rentré des champs, à demi-mort de froid, quand j'avais découvert mon père, baignant dans une mare de sang, le visage blême et torturé. Il laissait échapper des râles. Apeuré,  j'hurlai, et courus alerter les voisins. L'un d'eux partit sur le champ prévenir le médecin à Pont-L'Abbé.

          On avait installé mon père dans sa chambre mais de la cuisine, où l'on me tenait à l'écart, rien ne m'échappait. Dans son délire, le pauvre homme répétait sans cesse une phrase : "Ah, ce fumier de Fanch m'aura tout fait....". Très vite, on appela le curé qui lui donna les derniers sacrements et il s'éteignit une heure plus tard. Pourtant, quelques minutes avant de "rejoindre l'Ankou", ayant recouvré momentanément ses esprits, Tanguy, mon père, m'avait fait demander et il n'avait prononcé qu'un mot, énigmatique et fort : "Par-don".

          Le docteur, quand il arriva, ne put que constater le décès et c'est par la même occasion que j'appris que mon père avait été victime d' un assassinat. Deux balles de revolver lui avaient traversé la poitrine et il était mort étouffé dans son sang.

          Je ne le regrettai pas, car, depuis la mort de ma mère, survenue quatre ans auparavant, Tanguy buvait. Et quand il rentrait ivre, il allait jusqu'à me battre.

          Je fus recueilli par une voisine complaisante.

          Cependant, cette vieille bigoudène ne comprenait rien à ma souffrance. Aussi décidai-je de chercher refuge chez mon grand-oncle, Yann Kernevez. Mes parents n'avaient jamais apprécié ce célibataire endurci, pourtant  il avait vécu de terribles choses dans sa vie et il aurait aimé un peu de compassion. A la fin de guerre, en 45,  on l'avait accusé à tort d'avoir conspiré avec les Allemands et il était resté en prison pendant deux ans.

          J'arrivai à Quimper à la tombée de la nuit. Personne dans les rues. La paille trempée de mes sabots me faisait gercer les pieds. La pauvreté était présente partout. Mais les habitants vivaient proprement, c'était leur façon à eux de conserver un peu d'honneur au milieu de la misère.

          J'étais exténué. J'eus à peine la force de tirer la sonnette. Avant de m'écrouler.

          Quand mon oncle me découvrit, il sursauta. Il est vrai que je devais avoir piètre allure avec mon vieux gilet de bure beaucoup trop grand pour moi et mes "braggou braz" rapiécés. Mes cheveux de jais, bouclés, me collaient à la peau et mon petit visage disparaissait sous une couche de "crasse" tenace. Yann me fit asseoir et appela Anaïg, sa servante. "Servante" n'est pas vraiment le terme approprié, je dirais plutôt... une vieille amie dévouée. Il l'avait recueillie alors qu'elle mendiait dans les bas-quartiers de la ville. Dans ses manières, elle restait une fille de la campagne, un peu niaise et rustre,  mais avec un coeur d'or ! 

          Grâce à son excellente cuisine et aux soins attentifs de mon oncle, je repris rapidement du poids et une bonne mine. Je me crus habitué à cette nouvelle vie qui consistait à aller à l'école et à faire de mon mieux pour aider ce qui m'aimaient. Je semblais heureux. 

          Pourtant, au bout d'un mois, je commençai à faire des ..., ou plutôt, toujours le même cauchemar : je voyais le cadavre de mon père s'animer dans mes nuits et venir me réclamer vengeance.

          Très inquiet, mon oncle m'emmena à Brest consulter un spécialiste qui lui donna le seul moyen, selon lui, de me guérir : retrouver l'assassin de mon père.

          Depuis le meurtre, il s'était écoulé un peu moins de trois mois et tout portait à croire à un banal règlement de compte entre ivrognes. 

          En effet, plusieurs personnes avaient vu mon père dans un état d'ébriété avancée au débit de boisson de la route de Tréogat, quelques heures avant sa mort. Mais aucun policier n'avait pris l'affaire au sérieux - une rixe entre pochetrons -  et ne s'était déplacé de Quimper. Alors comment savoir ?

          Yann décida de reprendre l'enquête. Avant la guerre, il avait travaillé à l'ambassade d'Allemagne et conservait, depuis cette époque, quelques amis policiers qui l'avaient aidé lors de son jugement. Ils lui fournirent sans peine une autorisation lui permettant d'enquêter, mais à titre officieux.

          Je partis donc, accompagné de mon oncle et d'Anaïg, pour Plonéour-Lanvern. Nous voyageâmes jusqu'à la ferme de Kermorvan en automobile. Ce grand luxe nous avait été prêté par le maire de Plonéour, lui-même, monsieur René Daniel. Une charrette, transportant des meubles, nous avait précédés. Ils étaient destinés à remplacer ceux de mon père, vendus pour rembourser ses dettes.

          Après deux heures de route sur des chemins cahoteux, à peine praticables, nous arrivâmes devant mon ancienne maison. 

          Je n'avais jamais fait attention à son état mais, alors, je fus étonné. Je me trouvais devant une vieille demeure délabrée. Les dépendances tombaient en ruine et la maison ne semblait guère en meilleur état : la façade, en partie cachée par une clématite luxuriante, était lézardée; un de ses volets, décroché, battait contre une fenêtre. Quant au toit, qu'en dire ?, sinon qu'il menaçait littéralement de s'effondrer. Pourtant, à en croire ma grand-mère, ce "tas de pierres", avait été, plusieurs siècles auparavant, la propriété d'un riche seigneur. Il avait été dévalisé et brûlé par des brigands au XVIème siècle. Puis des paysans avaient dérobé la plupart des pierres pour construire leurs propres masures.

          Tout comme l'extérieur, l'intérieur était extrêmement délabré. Heureusement Anaïg nous avait suivi. Malgré son grand âge, elle restait une excellente ménagère. Très efficace, elle réussit rapidement à donner à ce taudis un air plus accueillant.

          Dans un village peu peuplé comme Plonéour, les allées et venues ne passent pas inaperçues. Aussi ne fus-je pas surpris de voir approcher une voisine, un panier de légumes sous le bras. Belle aubaine pour mon oncle ! Il pouvait, ainsi , l'interroger sans aller chez elle. C'était une jeune fille, d'une vingtaine d'années qui devait être gentille mais, du haut de mes dix ans, je la trouvais assez "simplette". Pour elle, mon père n'avait pas été tué par un humain,  mais par "le Bon-Dieu", pour le punir de ses péchés. Vraiment, à notre époque, m'étonnai-je, comment les gens pouvaient-ils croire encore à de telles sornettes ?

          Elle m'indiqua, tout de même, une femme, qui, de sa fenêtre, surveillait tout le monde depuis toujours : "la Yvonne".

          Le lendemain, mon oncle et moi, lui rendîmes visite. Yvonne Le Vélec - c'était son nom -  habitait à deux cents mètres de Kermorvan et passait pour être une rombière. Elle nous accueillit sèchement. Mais, quand Tanguy lui exposa les raisons de notre venue et lui précisa que les renseignements qu'elle pourrait nous apporter seraient sans doute infiniment précieux, son vieux visage fermé et flétri par le soleil s'éclaira.

          Je me rendis compte très vite que c'était la solitude qui l'avait rendue amère car, sous son apparence bourrue, se cachait une femme seule et abandonnée. Elle nous servit une bolée de cidre et nous apprit tout ce qu'elle savait. 

          Chaque jour, depuis deux ans, elle avait noté tous les faits remarquables dans un calepin. Au-dessous du dix-sept décembre était inscrit :

  "Vers dix heures, vu un homme se disputer avec Yann Kernevez,  puis revenir, une heure plus tard, seul cette fois. L'inconnu a une allure singulière, il marche... comme un ivrogne !"

          Encore un indice qui confirmait le point de vue des autres habitants. Cependant mon oncle restait très indécis. Pourquoi un homme, a priori sans intention de tuer, aurait-il transporté une arme à feu ? Pour lui, il fallait chercher dans le passé, dans les vieilles connaissances de mon père... Il pensa à ma grand-mère paternelle.

          Elle était toujours en vie. Je ne lui avait pas été confié car, avec l'âge, sa vue avait fortement baissé et elle était devenue presque aveugle. La vieille douairière louait un petit appartement derrière l'église. 

          Cette fois, je n'eus pas le droit de suivre mon oncle et je dus rester à l'attendre dans le jardin. Cependant, une fenêtre du salon, restée ouverte, me permit de suivre la conversation.

          Quand mon oncle la questionna au sujet de son fils, elle se troubla et des larmes emplirent sa voix quand elle lui dévoila ce que personne n'aurait jamais soupçonné :.

"Je n'étais pas son petit-fils !"

          Elle précisa que j'avais été conçu dans le péché trois semaines avant la déclaration de la guerre et que mon véritable père, expédié parmi les premiers contingents sur le Front, avait été porté disparu à peine un mois plus tard. Le jeune homme qui m'avait donné la vie avant de mourir s'appelait en réalité François Gloaguen.

          Tanguy, mon "père", au courant de cet amour, avait sauté sur l'occasion pour demander sa main à ma mère en  menaçant de tout révéler au village; la pauvre, désemparée et terrorisée par le sort qui pouvait l'attendre, n'avait pu refuser cette "alliance" forcée. Elle ne pouvait faire autrement pour éviter à ses parents, à elle-même et à son enfant, la honte d'accoucher d' un bâtard.

          - J'ai appris toute cette histoire,  il y a seulement quatre ans, lors du décès de ma belle-fille ! finit-elle en sanglotant. Elle me l'a confiée elle-même en mourant. Moi, j'avais cru à ce que mon fils et elle m'avaient toujours dit.

          Quelle horreur, si vous saviez, que d'apprendre si tard que l'homme qu'on croyait être son père en réalité ne l'est pas ! Soudain l'univers s'effondre : on n'est plus sûr de rien ... Mais quelle joie ce fut pour moi ! J'étais rassuré : cet alcoolique monstrueux que je méprisais de toute mon enfance gâchée, n'avait rien à voir avec moi.

          Quand on oncle sortit de la maison, il avait un visage désemparé. Je sentais qu'il hésitait à me dévoiler ses "découvertes". Quand je lui dis que j'avais tout entendu et que je savais, et que j'en étais heureuse,  je le sentis libéré d'un grand poids. Il eut un petit sourire triste, me regarda tendrement puis posa sa main sur mon épaule en hochant la tête et nous rentrâmes à la maison en silence.

          Cette nuit-là, aucun de nous ne dormit. 

          Plusieurs fois je l'entendis se lever et faire les cent pas dans sa chambre. 

          Vers quatre heures du matin, le jour venait à peine de pointer, il vint me trouver, l'air satisfait.

           Il m'expliqua qu' il avait réfléchi durant de longues heures et en avait déduit que ce devait être François qui avait tué mon père !

           - Tanguy, en délirant, prononçait " Fanch", or Fanch,  en Français, signifie François ! Yvonne Le Vélec m'avait dit que l'homme avec qui Tanguy se disputait marchait singulièrement, "comme quelqu'un de ivre". C'était son interprétation à elle, mais il se pouvait fort bien qu'il souffrît d'une claudication due à une infirmité de guerre. Enfin le pardon de ton père, je veux dire de Tanguy signifiait qu'il se sentait coupable vis-à-vis de toi, qu'il avait pris la place d'un homme qu'il savait qui n'était pas mort ! J'en ai l'intime conviction : François Gloaguen, ton vrai père, a survécu à la guerre. Il est revenu pour se venger. Il ne nous reste plus qu'à espérer qu'il n'ait pas quitté la région !, conclut-il.

          Mais avant, Yann devait connaître les circonstances d'une telle bévue. Il téléphona au ministère de la guerre qui, grâce aux archives, put le renseigner. 

           Effectivement, le vingt-huit septembre 1914, le soldat de première classe François Gloaguen avait été gravement blessé lors d'une attaque contre un poste d'artillerie lourde. Un obus lui avait explosé à la figure lui causant de multiples fractures et une commotion cérébrale. On l'avait cru mort. Quatre mois plus tard, il était sur pied. Cependant il avait tout oublié. Même son nom. Il fut envoyé à l'hôpital psychiatrique de Nantes où il avait, paraît-il, retrouvé peu à peu une partie de sa mémoire. Il y avait un an, le jugeant sain d'esprit, les médecins militaires l'avaient laissé partir. Il voulait retourner dans son "pays", en Bigoudénie.

           Mon oncle alla enquêter dans les différents hôtels de la région. Ses recherches ne furent pas vaines car il découvrit François dans une petite pension de famille près de Plovan. Il pensait qu'il aurait eu à faire à une grosse brute sanguinaire; au lieu de cela, il rencontra un pauvre et triste bougre à qui la vie n'avait fait aucun cadeau et lui  avait même enlevé la joie de voir grandir son enfant.

          Mon admirable oncle fit tout ce qui était en son pouvoir pour l'aider, pour aider à se rapprocher les deux inconnus que nous étions.

          Le procès eut lieu un mois plus tard. Mon père, François Gloaguen, fut défendu par un avocat très réputé, un vieil ami de mon oncle, qui se déplaça spécialement de Paris.

          Pour l'enfant que j'étais il ne pouvait pas être condamné, c'était trop injuste !

          Après plusieurs semaines de débat, il bénéficia des circonstances atténuantes, la Cour estimant que la guerre et la malchance, qui s'était acharnée sur cet homme, étaient seules responsables. Il avait suffisamment payé : il fut relaxé.

          En économisant sur son salaire de sabotier, mon nouveau père put acheter une fermette dans les environs de Pont-L'Abbé. Quelques mois plus tard, quand nous fûmes un peu mieux installés, pour les remercier de leur gentillesse, il demanda à mon oncle et à Anaïg de nous rejoindre pour vivre avec nous.

          Je ne vécus jamais de moments plus heureux que ceux que je passai à la ferme au sein de cette famille retrouvée. Au fil du temps, mon père se révéla être un homme remarquable. Il fit tout son possible pour rattraper ce que la vie et la guerre nous avaient volé à tous deux. N'étant que de dix-neuf ans mon aîné,  il se mettait facilement à ma portée pour jouer avec moi. Et il m'a aidé à construire mes plus beaux souvenirs d'enfant. Même si ce fut un peu tard.... 

         Quand je fus plus âgé, il me paya des études qui me permirent de devenir instituteur.

          Et c'est ce vieil homme, deux fois grand-père, que je suis devenu, qui pleure parfois de joie quand on lui parle de son père.